Ouzbékistan : Les autorités ordonnent à d’ex-prisonniers de se rendre sur la tombe de leur geôlier

Comme chaque vendredi sur 8e étage, nous vous proposons un article « WTF ». L’idée : au travers d’une information qui pourrait à première vue prêter à sourire, évoquer un sujet que nous considérons digne d’intérêt. Cette semaine, nous revenons sur un étrange « pèlerinage » organisé par les autorités ouzbèkes de la province de Tachkent. Ces dernières ont ordonné à d’anciens détenus, emprisonnés pour leur appartenance présumée à des organisations islamiques interdites dans le pays, de bien vouloir se rendre dans la ville historique de Samarcande. Le but de cette procession : que les ex-détenus se recueillent sur la sépulture d’Islam Karimov, premier président de la République d’Ouzbékistan et orchestrateur au cours de ses mandats successifs d’une répression systématique de l’opposition sous couvert de lutte contre le terrorisme islamique.

Islam Karimov en 2013. (Photo Flickr/ Saeima)
Islam Karimov en 2013.
(Photo Flickr/ Saeima)

Jusqu’à la mort d’Islam Karimov, premier président de la République d’Ouzbékistan, de la chute de l’Union soviétique à sa mort en 2016, ces détenus croupissaient en prison pour leur appartenance supposée à des organisations islamiques interdites dans le pays. Libérés après la mort du dirigeant autoritaire, ils se voient maintenant appelés à effectuer ce que les autorités de la province de Tachkent appellent « un pèlerinage » dans la ville historique de Samarcande, ancien carrefour incontournable de la mythique route de la soie. Au programme, le complexe de l’Imam Al-Boukhari, la « tombe de l’émir » — la dernière demeure du guerrier turco-mongol Tamerlan —, l’observatoire astronomique d’Ulugh Beg et, clou du spectacle, la tombe de leur geôlier : Islam Karimov, comme nous l’apprend un récent article de Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL).

Le service de presse du Bureau spirituel des musulmans d’Ouzbékistan indique sur son site Internet que le pèlerinage concerne « ceux qui ont précédemment été condamnés pour crimes religieux et se sont repentis ». Tous les concernés avaient été libérés fin 2017, à l’occasion d’une amnistie prononcée par le président Shavkat Mirzioïev, successeur de Karimov, à l’occasion du 25e anniversaire de l’adoption d’une constitution postsoviétique dans le pays.

Cette amnistie de masse, la première depuis l’accession du pays à l’indépendance en 1991, aura concerné 2700 personnes. RFE/RL précise que les autorités ont d’ores et déjà organisé un premier « pèlerinage » pour un nombre non précisé d’ex-détenus partis en bus de Tachkent, la capitale du pays d’Asie centrale de plus de 31 millions d’habitants, le 28 décembre dernier.

Ce choix étrange d’envoyer les prisonniers sur la tombe de celui qui fût responsable de leur emprisonnement laisse perplexes les défenseurs des droits de l’homme du pays. En effet, sous l’ère Karimov, de nombreux cas de passages à tabac, voire d’allégations de tortures, le tout pour obtenir des confessions, avaient été reportés par les organisations internationales de défense des droits de l’homme. Un grand nombre des prisonniers concernés par le « pèlerinage » ont séjourné dans des établissements pénitentiaires tristement célèbres, comme Jaslyk, une prison située dans un désert du nord-est du pays et surnommée « Maison de la Torture ».

On peut donc légitimement se demander quel message les autorités ouzbèkes espèrent envoyer aux anciens détenus, dont il est certain qu’une partie n’avait pas grand-chose d’une menace pour l’État ouzbek — même s’il est vrai que le pays reste indubitablement un foyer de radicalisme islamiste en Asie centrale —, en les envoyant se recueillir sur la tombe de celui qui a probablement ruiné leur vie et celle de leur famille, comme l’écrit Bruce Pannier, le correspondant en Ouzbékistan de RFE/RL : « Quel est le message envoyé à ces ex-prisonniers ? Que cette période pourrait se répéter ? Que ces jours sont révolus ? Que Karimov était peut-être un personnage douteux, mais que Mirzioïev (NDLR, le nouveau président) est maintenant au pouvoir et a déclaré une amnistie qui vous a tous rendus libres ? Ou peut-être que le nombre de visiteurs se rendant sur la tombe de Karimov était en baisse et que quelqu’un a juste voulu gonfler les chiffres de fréquentation du site », s’interroge-t-il.

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