Des chercheurs révèlent de nouvelles cartes passionnantes pour comprendre l’urbanisation mondiale [Jeu de cartes]

Cette semaine dans « Jeu de cartes », notre chronique hebdomadaire toute en cartes, nous revenons sur le fascinant travail d’une équipe de chercheurs de l’université d’Oxford. Cette dernière s’est intéressée au temps de trajet moyen pour se rendre jusqu’à la ville de 50 000 habitants la plus proche, et ce depuis n’importe quel coin de la planète. Dans un monde qui s’urbanise toujours plus, garantir aux populations un accès facile aux grandes villes est en effet un enjeu de taille et des travaux comme celui-ci peuvent se révéler être de fantastiques ressources pour imaginer les politiques publiques de demain. Parmi leurs multiples intérêts potentiels : cartographier les zones où se trouvent les populations les plus vulnérables ou encore aider à préserver l’environnement.

(Photo Flickr/ Susanne Nilsson)
(Photo Flickr/ Susanne Nilsson)

En 2014, un rapport des Nations unies révélait que plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en ville. Notre monde s’urbanise de plus en plus. D’ailleurs, selon les projections de l’organisation internationale, ce sont même 2,5 milliards de personnes supplémentaires qui devraient vivre dans les zones urbaines d’ici 2050. C’est peu dire que les pays se doivent de mettre en place des programmes de planification urbaine. Pourtant, alors que toujours plus d’attention est accordée aux villes, où vit la majorité de la population, il conviendrait de ne pas oublier le reste des citoyens.

C’est la raison pour laquelle nous nous intéressons aujourd’hui aux travaux de chercheurs du Big Data Institute et du Nuffield Department of Medicine de l’université britannique d’Oxford, qui ont collaboré pendant trois ans, sous l’égide la fondation Bill et Melinda Gates, avec Google, le Centre commun de recherche de l’Union européenne et l’université néerlandaise de Twente. Leur objectif : mettre au point une carte du monde (ci-dessous) indiquant le temps nécessaire pour rejoindre une ville de taille significative (plus de 50 000 habitants) depuis n’importe quel coin du monde. Ce faisant, les chercheurs se sont basés sur le temps de trajet le plus court possible en utilisant les moyens de transport classiques à disposition dans la région.

Pourquoi est-il important de pouvoir accéder rapidement à une grande ville ? Comme le rappellent les chercheurs, ces dernières « concentrent des activités qui promeuvent et assurent le bien-être de l’homme, ce qui comprend les opérations bancaires, l’éducation, l’emploi et les services de santé ». En effet, plus l’on habite loin de ces zones urbaines, plus l’on se retrouve vulnérable en cas de problème de santé ou encore de catastrophe naturelle, sans parler bien sûr des difficultés pour accéder à une variété de services, publics ou non, dont notre espèce est devenue extrêmement dépendante, ou encore aux opportunités économiques. C’est la raison pour laquelle les chercheurs disent espérer que leur travail permettra d’aider à délimiter les zones du monde les plus susceptibles d’être « laissées pour compte » en matière d’accessibilité aux centres urbains.

(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
Temps de trajet, en heures et jours, nécessaire pour accéder à une grande ville.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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Sur cette carte, plus une zone s’affiche dans des couleurs pâles, plus le temps de trajet sera court. À l’inverse plus une zone tend vers des couleurs foncées, plus le temps de trajet sera long. Les bons résultats de l’Europe de l’ouest (France comprise), de l’Inde ou encore du Japon, taches blanches sur la carte, sautent immédiatement aux yeux. Notons cependant, sauf dans le cas de l’Inde, que nous détaillerons un peu plus loin, que la petite taille des pays concernés, comparativement à de grands pays comme les États-Unis, la Russie ou la Chine, joue ici un rôle central.

Extrêmement détaillée, cette carte possède une résolution spatiale d’approximativement 1×1 km. Accessible sur le site du Malaria Atlas Project (cliquez pour accéder à la carte), projet à but non lucratif de la fondation Bill et Melinda Gates, elle permet de constater en un clin d’œil l’existence d’importantes disparités en matière d’accessibilité aux centres urbains.

Dans un article qui détaille les résultats de leur travail, publié le 10 janvier dans la revue scientifique Nature, les chercheurs expliquent avoir combinés des données en provenance d’Open Street Maps (OSM) et de Google roads pour la réaliser. Cela leur aurait permis de multiplier par cinq le nombre de routes prises en considération, par rapport à la dernière carte du genre, créée en 2008, comme l’explique l’un des coauteurs de l’étude, le Dr Daniel Weiss dans les pages du Daily Mail.

Ce faisant, son équipe a pu dresser une représentation des réseaux de transports du monde entier, à partir de laquelle leurs algorithmes ont pu élaborer un code couleur simple pour illustrer visuellement combien de temps, en moyenne, est nécessaire aux habitants d’une zone géographique donnée pour atteindre la ville d’au moins 50 000 habitants la plus proche.

Autre intérêt potentiel de cette carte : mettre en lumière les zones du monde où la faune et la flore sauvage demeurent relativement préservées. En effet, l’équipe souligne qu’un « exercice d’équilibriste » est nécessaire pour préserver les rares régions encore sauvages. « Bien que cela soit largement bénéfique au développement économique, faciliter aux humains l’accès aux régions retirées augmente aussi la probabilité que les régions sauvages soient abîmées. En tant que telle, notre carte de l’accessibilité fournit une ressource précieuse pour élaborer des politiques qui garantissent un équilibre entre les buts souvent contradictoires de développement et de protection de l’environnement. »

La population rurale dans le monde. (Source  Views of the World) cliquez pour agrandir
La population rurale dans le monde.
(Source  Views of the World)
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Pour remettre en perspective notre première carte, il est intéressant de se rendre compte de l’importance de la population rurale dans le monde — qui était estimée l’année dernière à environ 46% de la population mondiale et qui devrait atteindre son maximum, dans l’absolu, aux environs de 2022 avec 3,38 milliards de personnes. En effet, les enjeux d’accessibilité des grandes villes se révèlent différents lorsqu’ils concernent une majorité, comme dans beaucoup de pays d’Afrique ou d’Asie, ou bien une minorité de la population, comme en Europe ou en Amérique. C’est ce que nous propose la carte ci-dessus, réalisée en avril 2017 par le chercheur Benjamin Henning pour le compte du magazine géographique Views of the World en se basant sur des données des Nations unies de 2015.

Très simple, le code couleur nous permet de voir quels sont les pays avec la population rurale la plus importante. Plus un pays apparaît en vert foncé, plus une part importante de sa population vit en zone rurale. Ce dernier vient en complément du redimensionnement des pays en fonction du nombre absolu de personnes qui y vivent en zone rurale. En résumé, plus un pays est « gros », plus on y trouve de personnes vivant hors des zones urbaines. Dans un article accompagnant la carte, son auteur explique que 69% des habitants des pays « les moins développés » continuent de vivre dans des zones rurales, alors que ce nombre descend à 20% dans les pays à hauts revenus.

(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)cliquez pour agrandir
Pourcentage de population urbaine des pays en regard du temps de trajet nécessaire pour accéder aux centres urbains.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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Cette information en tête, penchons-nous maintenant sur le classement global des différents pays du monde en matière d’accessibilité aux centres urbains, réalisé par l’équipe de chercheurs précédemment mentionnée. Sous forme de nuage de points, ce graphique permet de constater que le pourcentage de population urbaine d’un pays, mais aussi, et surtout, le niveau de revenu moyen de la population, tendent à jouer un rôle majeur en matière d’accessibilité aux centres urbains. L’axe horizontal montre le temps de trajet moyen nécessaire pour atteindre la ville de 50 000 habitants la plus proche pour un ressortissant du pays. L’axe vertical, lui, indique le pourcentage de la population vivant d’ores et déjà dans une grande ville.

Se rajoute également un code couleur qui classe les pays en quatre catégorie (en se basant sur les données de la Banque mondiale) selon le niveau de revenu moyen de leur population. En bleu, les pays à hauts revenus, en rose, ceux à revenus intermédiaires de la tranche supérieure, en vert, ceux à revenus intermédiaires de la tranche inférieure et enfin en vert pâle, les pays à faibles revenus. Notons que les résultats de l’étude parue dans la revue Nature nous apprennent que 91% des habitants des pays à hauts revenus vivent à moins d’une heure d’une grande ville, contre seulement 50,9% des habitants des pays à faibles revenus (principalement situés en Afrique subsaharienne).

Ainsi, alors qu’un Belge n’aura besoin que de quelques petites minutes pour se rendre dans la grande ville la plus proche, un Soudanais aura lui besoin de plus de cinq heures en moyenne… On peut néanmoins noter quelques disparités. Ainsi, en Arabie saoudite, pays riche et dont plus de 80% de la population habite dans des aires urbaines, il faudra compter en moyenne presque quatre heures pour accéder à une grande ville lorsqu’on habite en zone rurale. À l’inverse, en Ukraine, pays à revenus intermédiaires de la tranche inférieure où moins de 70% de la population vit dans une aire urbaine, il ne faudra en moyenne que moins d’une demi-heure pour atteindre une grande ville.

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Temps de trajet, en heures et jours, nécessaire pour accéder à une grande ville aux États-Unis.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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Un coup d’oeil aux États-Unis permet de réaliser que le pays possède une « infrastructure remarquable », comme le fait remarquer Weiss dans les pages du Guardian. Les zones urbaines et rurales du pays apparaissent relativement bien connectées, ce qui permet aux Étasuniens d’avoir besoin en moyenne de moins de 25 minutes pour atteindre la grande ville la plus proche de chez eux.

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Temps de trajet, en heures et jours, nécessaire pour accéder à une grande ville en Australie.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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La situation s’avère bien différente en Australie, où les zones rurales s’avèrent bien moins bien reliées aux zones urbaines. Weiss souligne l’existence d’un « vaste centre noir » au cœur de l’Outback (NDLR, l’arrière-pays de l’Australie situé au-delà du bush, généralement semi-aride). Résultat, dans ce pays à hauts revenus dont un important pourcentage de la population vit en zone urbaine, les habitants ont en moyenne besoin de plus de 40 minutes pour rejoindre la grande ville la plus proche.

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Temps de trajet, en heures et jours, nécessaire pour accéder à une grande ville en Inde.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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La carte de l’Inde, deuxième pays du monde par sa population (1 338 115 311 en 2017) et septième par sa superficie, raconte, elle, une tout autre histoire. En effet, l’Inde pourrait donner au premier coup d’œil l’impression d’être extrêmement urbanisée. La réalité est que le pays demeure principalement rural : en 2015, il était estimé que les trois quarts des foyers y vivaient dans les campagnes. Il existe cependant une multitude de villes disséminées dans ce pays d’une superficie de 3 287 263 km2.

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Temps de trajet, en heures et jours, nécessaire pour accéder à une grande ville en Chine.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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De son côté, la Chine, premier pays du monde par sa population (1 386 027 715 en 2017) et quatrième par sa superficie apparaît très clairement bien plus urbaine à l’est, où se trouve l’essentiel de ses grandes métropoles, qu’à l’ouest. Il convient ici de rappeler que la Chine accueille l’une des populations rurales les plus importantes du monde, avec l’Inde. Cependant, le pays s’urbanise bien plus rapidement que son voisin à l’ouest. Il est intéressant de remarquer que les données utilisées dans le cas de la Chine proviennent uniquement d’Open Street Map, les données de Google n’y étant pas accessibles.

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Temps de trajet, en heures et jours, nécessaire pour accéder à une grande ville au Mali.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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Tout reste pourtant relatif et l’ouest chinois ne semble plus si mal connecté lorsque l’on observe le nord du Mali, zone désertique où les grandes villes sont tout bonnement inexistantes. De manière générale, le pays se distingue par son petit nombre de centres urbains. Ajoutons encore que dans ce pays, comme dans de nombreux autres États d’Afrique, la population rurale continue d’augmenter.

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Temps de trajet, en heures et jours, nécessaire pour accéder à une grande ville au Benelux.
(Crédit : Daniel Weiss and Jennifer Rozier,  Malaria Atlas Project, University of Oxford)
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Offrons-nous, enfin, un détour par quelques pays européens. Le Benelux offre certainement le contraste le plus saisissant avec le pays africain. Virtuellement, la totalité des grandes villes de ces trois pays à hauts revenus sont accessibles en moins d’une heure. Une information à relativiser en rappelant que la superficie du Benelux est « seulement » de 74 656 km2 et que la zone regroupe tout juste 28 millions d’habitants

Comme le précisent les chercheurs, il convient bien sûr de garder à l’esprit que la réalisation de ces cartes a nécessité la simplification de certains aspects, comme avoir recours à quelques généralisations ou utiliser des données parfois incomplètes. Premièrement, il est évident que le temps de trajet estimé d’un individu variera fortement en fonction de ses moyens financiers et des moyens de transport à sa disposition. Tout ne dépend pas, bien sûr, des infrastructures ou du terrain. Deuxièmement, les cartes ne tiennent pas compte de la situation géopolitique des pays, où des destructions ou autres obstacles peuvent drastiquement modifier les résultats obtenus (on pourrait penser ici à la Syrie). Dernièrement, les cartes ne prennent pas en compte les temps d’attente nécessaires pour, par exemple, franchir une frontière, ou bien les retards engendrés par les conditions climatiques à certaines périodes de l’année.

Le sujet vous intéresse ? Nous vous invitons à consulter directement les résultats de l’étude des chercheurs du Big Data Institute et du Nuffield Department of Medicine de l’université britannique d’Oxford disponibles sur le site de la revue scientifique Nature ainsi que les explications supplémentaires sur le site du Malaria Atlas Project. Quant aux travaux de Benjamin Henning, ils sont accessibles ici. Bonne lecture.

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