L’adieu aux armes de Mariela, ex-Farc

Il y a quatre ans, Mariela a déserté les Forces armées révolutionnaires colombiennes. L’ex-enfant soldat tente maintenant d’oublier l’horreur de la jungle. Déboussolée dans la vie moderne, elle doit tout apprendre et assurer l’avenir de sa fille en bas âge. Un dur retour à la vie civile qu’affrontent comme elle 7 000 guérilleros ayant déposé les armes l’été dernier, après l’accord de paix signé avec le gouvernement colombien.


Ce grand reportage est arrivé finaliste du Prix du reportage France Info-XXI.


"On m’a appris à utiliser un fusil, à le monter, le démonter. À douze ans, l’entraînement terminé, j’étais considérée comme une guérillera." (Illustration Gala Vanson/8e étage)
“On m’a appris à utiliser un fusil, à le monter, le démonter. À douze ans, l’entraînement terminé, j’étais considérée comme une guérillera.”
(Illustration Gala Vanson/8e étage)

Petite, le visage poupin, Mariela* ressemble à une lycéenne. Ses cheveux châtains si longs sont tenus par une pince rose. Ils effleurent son jean délavé et troué, semé de petites pierres vertes pareilles à des émeraudes, dont les sous-sols de la Colombie, son pays, regorgent. Son haut est rose, lui aussi. 

Mais l’image de la jeune fille coquette s’arrête là. Dans ce bureau exigu de la mairie de Medellín, je remarque ses épaules carrées, ses bras musclés et tatoués. Pendant plus de la moitié de sa vie, dès l’âge de dix ans, Mariela a porté un fusil d’assaut, crapahuté des heures, des jours, un énorme sac sur le dos, dans la jungle colombienne. Elle combattait aux côtés des Forces armées révolutionnaires colombiennes (Farc). Sa tenue n’était alors pas rose, mais kaki. Les longues marches rythmaient sa vie. Les bombardements aussi.

Depuis sa désertion, il y a quatre ans, Mariela tente de tout oublier. Les corps déchiquetés par les bombes de l’armée. Les exécutions sommaires de déserteurs. Les amies que l’on drogue pour tuer l’enfant qu’elles portent.

Mariela, 27 ans, a quitté celle qui fut la principale guérilla colombienne, la plus ancienne des Amériques. Le 31 août 2017, après un accord de paix avec le gouvernement, cette rébellion marxiste issue d’une révolte paysanne en 1964 s’est transformée en parti politique. Adieu donc les Farc, bonjour la Farc, la Force alternative révolutionnaire de la commune.

Au cours de l’été 2017, environ 7 000 guérilleros ont déposé les armes. Pour eux, il est temps de retourner à la vie civile. Comme Mariela, près de 60 000 Colombiens ont quitté leur groupe armé depuis 2003, selon l’ACR, une structure gouvernementale qui aide ces anciens combattants à se réinsérer. Ils se battaient pour des guérillas d’extrême gauche ou des groupes paramilitaires d’extrême droite. Ils étaient tous acteurs d’une guerre civile vieille de plus d’un demi-siècle qui a fait 260 000 morts, 60 000 disparitions et sept millions de déplacés.

« LA VILLE M’A RENDUE MALADE »

Le retour à la vie civile est « un bouleversement », résume Mariela, aujourd’hui élève au lycée. Dans cette pièce sans fenêtre du service Paix et réconciliation de la mairie, elle allaite Noelia*, sa petite fille d’un an et demi. La petite est lovée entre son bras droit et ses cuisses. 

De sa main libre, la mère pose son téléphone sur la table nue. Elle a troqué la kalachnikov pour un smartphone quelques semaines après sa désertion et son arrivée à Bogota. « Quand j’ai eu mon téléphone portable, je ne savais pas prendre un appel ni raccrocher. J’étais habituée à la radio. » 

Pour l’ex-enfant soldat, la désertion a des airs de seconde naissance. Tout était nouveau. Elle venait de basculer de la guerre à la vie civile. De la jungle à la ville. Elle a 24 ans et n’a jamais utilisé d’argent, ne sait pas se servir d’une carte bancaire, prendre le bus, ou se servir d’un ordinateur. Il lui faut tout apprendre. « Les premiers jours ont été durs », raconte l’ex-combattante de sa voix douce. « La ville m’a rendue malade. J’ai été hospitalisée pendant trois mois. Avant, je ne tombais jamais malade. En arrivant à Bogota, j’ai tout attrapé : la grippe, de l’asthme, des migraines. »

Cette jeune femme qui a grandi dans des campements spartiates est soudain parachutée dans un monde matérialiste. « J’ai eu du mal à m’attacher aux choses. » Dans la guérilla, il faut être prêt à lever le camp au moindre signe de l’armée, alors on voyage léger. « Et puis les Farc ont leur propre culture, leurs mots à eux. » 

Redevenue civile, Mariela ne sait pas dire correctement qu’elle a besoin de se rendre aux toilettes. Elle dort très mal. « J’étais habituée à me coucher à 20h et à me lever à 4h30. » Après des années en hamac, elle doit s’habituer à dormir dans un lit.

SON PREMIER CIEL ÉTOILÉ

Au quotidien, des milliers de petits changements marquent le début de sa nouvelle vie. « J’ai perdu toute ma jeunesse dans la guérilla. Je n’avais jamais profité de rien, jamais pris de bon temps. Alors quand je suis arrivée en ville, j’allais dans un parc et je trouvais ça incroyable. » 

Tout émerveille Mariela : « Voir la nuit, le ciel étoilé. Dans la jungle, quand tu regardes en l’air, tu vois juste un tas de branches. Mais, ici, le ciel est tout dégagé. Les gens m’appelaient la montagnarde, parce que je disais “ah, c’est tellement joli”. J’étais enchantée par la ville : le métro à Medellín, le bus rapide TransMilenio à Bogota… Ça m’émouvait. »

Du haut du mont Guadalupe, qui surplombe Bogota de 600 mètres, mon regard embrasse l’immense capitale, seize fois plus étendue que Paris, galette géante posée à plus de 2 600 mètres d’altitude, aux longues avenues encombrées, aux coups de klaxon incessants, aux gratte-ciel grimpants jusqu’à 240 mètres de hauteur, à la fraîcheur constante, et j’imagine alors le choc éprouvé par Mariela, qui n’a connu que la jungle étouffante, grouillante, et ses cathédrales végétales.

Quand elle retrouve enfin ses trois frères et sœurs, l’émotion l’étreint. Aucune nouvelle pendant quatorze ans. Depuis le jour où des Farc l’ont emmenée dans la jungle. C’était au beau milieu du Meta, vaste région colombienne couverte en partie par la forêt amazonienne. Mariela vit « dans cet endroit très isolé », avec sa famille, lorsqu’une vieille voisine est assassinée. À l’époque, les Farc contrôlent la zone. La loi, c’est eux. La guérilla accuse à tort les parents de Mariela. « Les Farc les ont tués. Mais les assassins, c’étaient des indigènes. »

Sans adulte, la fratrie est livrée à elle-même. « Il y avait un mois de vivres dans la maison. Ma petite sœur cuisinait. » Trois mois passent. Puis, « les Farc se rendent compte de leur erreur et viennent me chercher ». Leur but : recruter Mariela, la sœur aînée, avant que les paramilitaires ne s’en chargent et en fassent une ennemie mue par le désir de se venger.

COMBATTANTE À 12 ANS

Avec la guérilla, elle fera des études, lui promettent les combattants. « C’était un mensonge. L’entraînement militaire, lui, a commencé. Il a duré deux ans. Il y avait des marches, de jour, de nuit, sous la pluie… On m’a appris à utiliser un fusil, à le monter, le démonter. À douze ans, l’entraînement terminé, j’étais considérée comme une guérillera. Chez les Farc, on devient majeur à quinze ans. »

Chaque jour, Mariela porte un équipement « d’une vingtaine de kilos » lors des marches interminables. « C’était très lourd. J’avais toute la panoplie : les vêtements, un fusil, des grenades, un pistolet, des chargeurs et munitions. »

Avec le front 39 du Bloc oriental, elle marche surtout pour attaquer ou fuir l’armée colombienne et les paramilitaires. Mariela part de nombreuses fois au combat. « Tu as beau avoir peur, être malade… Tu n’as pas le choix, tu dois y aller. Tu ne peux pas refuser. Je n’ai jamais été blessée, gracias a Dios. » Mariela sort aussi indemne des bombardements. « Je voyais beaucoup de morts, des blessés, des gens déchiquetés. » Quand les armes se taisent, les tâches du quotidien reprennent : « cuisine, collecte du bois pour le feu… »

Redevenue civile, Mariela dort très mal. Après des années en hamac, elle doit s’habituer à dormir dans un lit. (Illustration Gala Vanson/8e étage)
Redevenue civile, Mariela dort très mal. Après des années en hamac, elle doit s’habituer à dormir dans un lit.
(Illustration Gala Vanson/8e étage)

Puis un jour, on lui ordonne de prendre son paquetage et d’aller dans un autre camp. Un de ses jeunes frères, Alex*, a lui aussi été enrôlé de force. Les Farc préfèrent qu’elle ne l’apprenne pas. Alex est affecté à l’ancien front de Mariela. Elle est désormais loin, et ignore que son petit frère est, comme elle, devenu membre du groupe armé qui a assassiné leurs parents.

Ces enrôlements forcés sont courants. « Les Farc ont recruté beaucoup de gens par la force ou en les trompant. Ils envoyaient un beau guérillero séduire de jeunes filles. Et de jolies femmes rebelles demandaient aux hommes et aux ados de les suivre jusqu’au camp, d’où ils ne pouvaient jamais repartir. À d’autres, les Farcs promettaient des études, un travail. » Des familles ont dû livrer un fils ou une fille à la rébellion pour éviter les extorsions.

« IL TRAITAIT SES VICTIMES COMME DES ANIMAUX »

La nouvelle affectation de Mariela est tristement célèbre en Colombie. C’est le front de Jorge Briceño Suárez, connu sous le nom de Mono Jojoy, à l’époque n°2 des Farc, « l’un des chefs les plus sanguinaires de la guérilla », aux dires de la presse colombienne. Il est notamment tenu responsable de l’enlèvement d’Ingrid Betancourt, l’ancienne candidate franco-colombienne à la présidentielle, et on l’accuse d’avoir emprisonné des centaines de policiers et de militaires dans des cages en bois, dans la jungle, pendant des années. « C’était un homme froid, cruel, qui traitait ses victimes comme des animaux », affirmait l’ex-otage Alan Jara en 2010. Une récompense de cinq millions de dollars était offerte contre des informations sur les déplacements du chef rebelle.

Le 23 septembre 2010, à La Macarena, au sud-ouest du pays, plus de 30 avions et 25 hélicoptères de l’armée et de la police fondent sur son camp de 300 m2, doté d’un bunker souterrain en béton. Les bombes pleuvent. Mono Jojoy et sa garde rapprochée composée de vingt hommes sont tués.

« Il était comment, Mono Jojoy ? »
« Nooon, ça va, c’était quelqu’un de très bien », me répond Mariela d’une voix tranquille. « Il comprenait les gens, se tenait au courant de ce qui se passait dans la vie de chacun. »

Quand ce chef réputé impitoyable meurt sous les bombes, Mariela et son groupe se trouvent « à distance de son campement ». Sa vie à elle continue. En quatorze ans, Mariela occupera plusieurs postes attribués par le chef du front : opératrice radio, infirmière, logisticienne.

AMOURS DE GUÉRILLA

C’est aussi la hiérarchie qui décide si deux amoureux peuvent partager la même couche. « Si tu veux dormir avec ton homme, il faut en parler au commandant. Tu peux vivre autant de temps que tu veux avec lui.
– Et si tu es amoureuse d’une femme ?
– Les relations homosexuelles ne sont pas permises »

Les histoires d’amour de Mariela évoluent au gré des affectations des combattants. Elle a vécu quatre ans avec son premier compagnon. « Je suis ensuite sortie avec un autre homme, pendant cinq ans, avant qu’on se sépare parce qu’on lui avait assigné une mission ailleurs, dans un autre groupe. »

Pas de pilule ou de préservatif dans la jungle. Pour la contraception, Mariela s’abstenait de rapports sexuels les jours de son cycle menstruel où elle avait le plus de chances de tomber enceinte. « Il n’était pas permis d’avoir un enfant ni une famille. Donc quand une guérillera tombait enceinte, les Farc la droguaient pour tuer le bébé. Ils sortaient des bébés morts du ventre des femmes à 6, 7 ou 8 mois. Mes pires souvenirs dans la jungle. »

Pour le groupe rebelle, la maternité n’était pas compatible avec la guerre. Des témoignages d’ex-guérilleras ont servi à l’État pour poursuivre en justice Hector Arboleda, surnommé « l’infirmier des Farc ». Il est accusé d’avoir pratiqué des avortements forcés sur des centaines de membres de groupes armés illégaux, sans anesthésie et dans des conditions d’hygiène parfois lamentables.

Les dirigeants de l’ex-guérilla ont nié avoir obligé les femmes à avorter. La rébellion, qui comptait de 40 à 50% de femmes parmi ses combattants lors du désarmement, a reconnu qu’elle interdisait à ses membres d’élever des enfants dans ses rangs. Elle admet aussi avoir parfois autorisé des avortements en « dernier recours », alors que la loi l’interdit pour la majorité des cas en Colombie.

« J’AI EU BEAUCOUP DE CHANCE »

Avortements forcés, abus sexuels, tortures… L’ex-guérilla est accusée d’une myriade de sévices. Des combattants, des prisonniers et des civils les ont subis. Mariela n’a pas eu à s’occuper de cette sale besogne. « J’ai eu beaucoup de chance », dit Mariela. « Je n’avais pas à faire des choses horribles parce que j’avais mes fonctions d’infirmière et d’opératrice radio. D’autres combattants se chargeaient des civils. Je n’ai pas eu à enlever un enfant à sa mère. »

Dans le bureau de la municipalité, l’ancienne enfant soldat garde un œil sur sa fille. Elle joue dans un coin de la pièce. La petite attrape un câble électrique, le secoue, tire dessus et, comme il ne vient pas, tend ses doigts vers la prise. « Arrête, Noelia ! », crie sa mère en se précipitant pour la reprendre dans ses bras.

Dans la jungle, l’impossibilité de voir ses proches accable Mariela. « Ne pas savoir ce qu’étaient devenus mes frères et sœurs, qui étaient si jeunes, c’était le plus dur, tu ne peux pas imaginer. » Alors, elle pense à déserter. Attendre le bon moment et enfin fuir.

À la radio, une voix d’homme invite les guérilleros à se démobiliser. C’est la guerre psychologique lancée par l’armée. « Je voulais le faire depuis longtemps, mais je n’en avais jamais eu la possibilité. S’échapper d’une jungle que tu ne connais pas, c’est très difficile. Certains fuyaient, mais la guérilla les rattrapait, les attachait et les menait devant le conseil de guerre. Ils les fusillaient, devant tous les guérilleros. J’ai perdu beaucoup d’amis comme ça. Des gens que tu apprends à estimer. On parlait beaucoup, on se racontait tout. »

L’EMBUSCADE

Un jour, une occasion de fuir se présente. Son groupe marche alors depuis huit jours dans la jungle, harassé, affamé, à court d’eau en plein été, quand il tombe dans une embuscade de l’armée. Les balles fusent. Mariela se cache. Elle attend. Quinze minutes s’écoulent. Puis, la jeune femme sort de sa cachette et crie qu’elle se rend. « Je pleurais parce que j’avais peur qu’ils me violent, qu’ils me tuent. » Cependant, les soldats la traitent bien. Mariela est libre, elle peut enfin poser son fusil.

Après sa désertion, en février 2014, à l’hôpital, Mariela prend peur. « Je croyais que l’armée me mettrait en prison. Dans la guérilla, on te dit que les soldats vont te violer, que si on ne leur donne pas d’information ils te tuent. » Son frère, qui a quitté la rébellion en 2012, la rassure. 

"Avant, je ne tombais jamais malade. En arrivant à Bogota, j’ai tout attrapé : la grippe, de l’asthme, des migraines." (Illustration Gala Vanson/8e étage)
“Avant, je ne tombais jamais malade. En arrivant à Bogota, j’ai tout attrapé : la grippe, de l’asthme, des migraines.”
(Illustration Gala Vanson/8e étage)

Depuis cette année-là, la stratégie de l’armée contre les Farc a changé. Tuer ou capturer des guérilleros n’est plus la priorité. La démobilisation individuelle ou collective prime. Le président Juan Manuel Santos a ainsi mis un terme à la politique d’extermination de son prédécesseur, le conservateur Álvaro Uribe, accusé de liens avec les groupes paramilitaires, créés pour combattre les guérillas et connus pour leurs atrocités.

À Bogota, c’est dans un foyer de la paix géré par l’armée, son ancien ennemi, que Mariela se familiarise avec la vie civile. Elle y reste plusieurs mois avec d’autres anciens guérilleros. Un plongeon dans la modernité, un aperçu de la normalité. Ensuite, Mariela rejoint son frère, à Medellín, et entame le programme de réinsertion mis en place par la municipalité et l’ACR.

Dans la ville du printemps éternel, comme l’appellent les Colombiens, Mariela peut vraiment renaître. Elle y rencontre le père de sa fille. Dans les bras de sa mère, Noelia dort maintenant sous un plaid blanc orné de cœurs roses et de motifs noirs. 

Pendant les pauses entrecoupant le récit de l’ex-Farc, on entend des voix et des sonneries de téléphone étouffées provenant de la salle voisine. Dans ce vaste open-space éclairé aux néons, d’autres anciens combattants s’entretiennent avec leur référent du programme de réinsertion. Ils bénéficient d’un suivi médical, vital après des années ou des décennies sans soins appropriés. 

Les ex-combattants reçoivent aussi un accompagnement psychologique. « Au début du programme, neuf personnes sur dix souffrent d’un trouble psychosocial », estime l’ACR. « Mariela a dû surmonter un stress post-traumatique », précise Karla Cardona Betancur, l’employée qui suit Mariela. Autre priorité : la formation. « Près de la moitié des membres des groupes armés ont été recrutés lorsqu’ils étaient mineurs », ajoute l’agence. Très peu sont éduqués, formés à un métier. La plupart des guérilleros seraient analphabètes, selon l’Organisation des Nations unies. Leur seule expérience : celle des armes.

TROUVER UN EMPLOI, LE CHEMIN DE CROIX

Aujourd’hui, Mariela prépare son bac et s’accroche à son rêve de devenir infirmière. « J’ai déjà de l’expérience là-dedans. Mais je n’ai jamais travaillé depuis que je suis sortie des Farc », s’inquiète la jeune femme. 

D’autres anciens combattants sont devenus tisserands, boulangers, éducateurs… Environ 70% des personnes actuellement accompagnées par l’ACR ont trouvé un emploi, clé de la réinsertion. L’été dernier, 120 ex-guérilleros ont suivi une formation pour apprendre à produire du café. D’autres se forment au déminage d’engins explosifs que les groupes armés ont disséminés en Colombie. Certains pourraient même se reconvertir en gardes champêtres et assister les scientifiques dans leurs recherches. « Ils connaissent la forêt mieux que personne », explique German Andrade, sous-directeur de la recherche à l’Institut Humboldt, un organisme privé travaillant avec le gouvernement colombien sur les questions d’environnement et de biodiversité.

Pas moins de 650 entreprises ont recruté des « démobilisés », selon la terminologie de l’ACR. Mais les freins à l’embauche demeurent importants, et les fractures profondes. Carlos Castro, directeur de l’agence dans la région du café, reconnaît qu’il faut encore sensibiliser les employeurs au recrutement d’anciens combattants. 

German Olarte, gérant d’une entreprise métallurgique, ne goûte pas vraiment l’effort de réconciliation : « Nous, nous donnons du travail aux gens bien, à ceux qui ont souffert des atrocités commises par ces délinquants ». Marginalisés, Mariela et les autres doivent en plus se faire une place sur un marché de l’emploi frappé par un chômage avoisinant les 10% de la population active.

PRÉCARITÉ DES ANCIENS COMBATTANTS

Financièrement, c’est compliqué pour Mariela. « Après 30 mois dans le programme de réinsertion, on ne reçoit plus les 160 000 pesos (environ 45 euros) d’aides mensuelles. » Le père de son enfant, ouvrier de construction, l’aide. Mariela « dépend encore trop de lui et de ses revenus instables », observe Karla Cardona Betancur, sa référente. Alors l’ancien enfant soldat suit des cours pour lancer une affaire dont elle n’a pas encore défini les contours.

La réinsertion, véritable parcours du combattant, dure six ans et demi en moyenne. Son coût est estimé à 5,7 millions de pesos (1 630 euros) par personne et par année. C’est trois fois moins coûteux que « le maintien d’un détenu dans le système carcéral colombien », plaide l’agence gouvernementale.

Pourtant, la paix signée, il faut maintenant prendre en charge et reconvertir une dizaine de milliers de nouveaux « démobilisés ». Est-ce réaliste ? Les exemples venant des pays voisins ayant connu des conflits similaires, le Salvador et le Guatemala, n’incitent pas à l’optimisme. « La plupart des ex-combattants, qu’il s’agisse d’ex-guérilleros ou d’ex-militaires, se sont reconvertis dans ce qu’ils savaient faire, soit en intégrant des sociétés de sécurité privée, soit en tombant dans la délinquance », indique Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Amérique latine. « Résultat : ces pays d’Amérique centrale, proportionnellement à leur nombre d’habitants, sont aujourd’hui les plus violents du monde, ceux où l’on enregistre le plus d’homicides, beaucoup plus que pendant la période des conflits politiques. Il y a donc un risque réel en Colombie. » 

Un risque d’autant plus important que « le jeu électoral et politique ne favorise pas les grands engagements en faveur de la paix ». Cette année sera pourtant cruciale pour l’application de l’accord de paix : le pays élira ses représentants au Congrès, en mars, et son futur président, en mai. L’ex-guérilla a ses candidats. Elle reste cependant très impopulaire. Interrogés, les Colombiens ont rejeté l’accord de paix lors d’un référendum, en octobre 2016, avant que le Congrès ne le ratifie.

« NON, LES FARC NE SONT PAS MAUVAIS »

Même si elle a quitté leurs rangs, a perdu ses parents, des amis et sa jeunesse par leur faute, Mariela, elle, défend toujours les Farc. « La population a rejeté la paix parce que les gens des villes ne savaient pas vraiment qui étaient les Farc, qui vivent loin d’eux, isolés », postule l’ancienne combattante. « Beaucoup de gens croient les médias, que les Farc sont des voyous, des violeurs… Mais le viol n’était pas permis. Au moins, là-bas, il n’y avait aucun vice. Juste la cigarette. Mais moi, je ne fumais pas, je n’ai jamais aimé ça. Et j’ai beaucoup appris. La discipline, le travail manuel, à cohabiter avec les gens, le respect… Ça m’a beaucoup aidé. J’ai appris à être une femme indépendante. Là-bas, rien ne me paraissait insupportable. Je suis reconnaissante, dans le sens où je suis une femme avec beaucoup de principes. »

Mariela marque une pause, puis insiste : « Non, les Farc ne sont pas mauvais. C’est un énorme mensonge. Parce que là-bas, dans la jungle, ils ne séquestraient personne. Ou s’ils ont eu des otages, il y avait une bonne raison. Ces personnes avaient dû faire quelque chose de mal. » Séquestrations, assassinats, massacres… Ces faits sont avérés. Pléthore de témoignages en attestent. Mais Mariela semble aveuglée. Aveuglée et optimiste. Peut-être n’a-t-elle pas le choix. « Je crois que la paix va marcher », lance-t-elle. « Je suis confiante. » 

Désormais, elle n’a plus peur pour sa sécurité, comme c’était le cas juste après sa désertion, et malgré les assassinats d’ex-membres de la guérilla. Au lycée, Mariela ne sent pas d’animosité envers elle. Les autres élèves connaissent son histoire. « Tout se passe bien avec eux », affirme-t-elle. Des relations apaisées, aussi, avec des victimes des Farc ou des proches de victimes. « Ils respectent mon opinion, moi les leurs. »

« QUE LE SANG ARRÊTE DE COULER »

La paix et l’harmonie dans son pays, Mariela en rêve. Avec les Farc, la paix est pour l’heure respectée. Et l’ELN, l’Armée de libération nationale, la dernière grande guérilla colombienne, est en pourparlers avec le gouvernement, après une trêve historique. Néanmoins, la guerre ensanglante toujours le pays. L’ELN, des dissidents des Farc et des gangs issus de la démobilisation des paramilitaires continuent de se battre. Le trafic de drogue et l’activité minière illégale, florissants, alimentent les violences.

« Tu as d’autres rêves, Mariela ?
– Que le sang arrête de couler. Terminer mes études, et offrir un bon avenir à ma fille. Gracias a Dios.
– Te marier ?
– Non, je ne vois pas le charme du mariage. L’un ou l’autre peut s’ennuyer. Tout change dans la vie. »

Nous sortons du bâtiment défraîchi de la municipalité. Des trombes d’eau tombent sur l’Autopista Norte. Mariela s’apprête à attraper un des innombrables taxis jaunes. Elle m’a demandé de l’aide pour le payer. Le ciel est noir. Elle me parle d’Alex, son petit frère déserteur, son modèle : « Il travaille dans la construction, il a eu son bac et étudié la technique. Il s’est réinséré. Cela me donne de l’espoir. »

*les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes interrogées.

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