Ces Indiennes qui défient la chasse aux sorcières

Dans certaines régions reculées d’Inde, les chasses aux sorcières font toujours des victimes : plus de 2000 personnes ces quinze dernières années, dont une vaste majorité de femmes. Aujourd’hui, dans l’État du Jharkhand, dans le nord-est du pays, des survivantes défient ces superstitions meurtrières.

À coté de Lili (droite), Sukurmoni (gauche) et Churamoni (centre), deux veuves accusées de sorcellerie par leurs voisins, qui n'arrivaient pas à marier leur fille. (photo Jack Fereday/8e étage)
À côté de Lili (droite), Sukurmoni (gauche) et Churamoni (centre), deux veuves accusées de sorcellerie par leurs voisins qui n’arrivaient pas à marier leur fille. (Photo Jack Fereday/8e étage)

Sept voix de femmes raisonnent dans la petite cour ensoleillée du village de Birbansh où elles passent l’après-midi à papoter. Lili, Santi, Sambari, Sukurmoni, Churamoni, Suchandra, et leur hôtesse, Chutni. Des grand-mères pleines d’entrain, venues des villages voisins pour prendre des nouvelles ; mais aussi des sœurs d’armes, unies par un funeste secret.

Lili, drapée du sari blanc des veuves, se confie : « Tout a commencé le jour où mon petit-fils est tombé malade. Le guérisseur a déclaré qu’il était possédé, et que c’était moi qui avais jeté un sort. Puis la femme de mon voisin est tombée malade, elle aussi. Avec mon fils, ils m’ont passée à tabac, et sommée de quitter le village. J’ai refusé. Un soir, ils ont débarqué chez moi, armés de couteaux, pour me tuer. J’ai été obligée de fuir. »

Lili Moni, accusée de sorcellerie il y a cinq ans, a été menacée de mort par son fils et ses voisins.
Lili Moni, accusée de sorcellerie il y a cinq ans, a été menacée de mort par son fils et ses voisins. (Photo Jack Fereday/8e étage)

55 FEMMES TUÉES EN 2016

L’histoire de Lili a pris place il y a cinq ans dans ce même village, dans le sud du Jharkhand. C’est à ce moment-là que son destin a croisé celui d’une autre habitante de sa commune, Chutni Mahato, chez qui les femmes sont réunies aujourd’hui. Sans elle, elles ne seraient peut-être plus là.
« Je me souviens, quand Chutni est arrivée, elle brandissait un énorme bâton. Les gens du village s’étaient tous ligués contre moi, mais elle leur a dit “Les sorcières n’existent pas ! Et si vous continuez à la harceler, vous finirez tous en prison !” Ensuite, elle m’a emmenée à la police pour porter plainte et j’ai finalement pu retourner chez moi. Depuis, je la considère comme ma grande sœur. »

Chutni Mahato (droite) et six autres survivantes de chasses aux sorcières. (photo Jack Fereday/8e étage)
Chutni Mahato (droite) et six autres survivantes de chasses aux sorcières. (Photo Jack Fereday/8e étage)

Une grande sœur, Chutni l’est devenue pour plus de 50 « sorcières » qui, comme Lili, ont été pourchassées. Dans ces campagnes reculées du Jharkhand, l’un des États les plus pauvres d’Inde, elles sont des milliers à avoir été harcelées, battues, rackettées, violées… 61 personnes ont même perdu la vie l’année dernière à cause de cette superstition, au rang desquelles 55 femmes. D’où la volonté de Chutni d’intervenir avant qu’il ne soit trop tard : « Une femme dans un village plus au sud s’est fait décapiter », s’indigne cette femme frêle à la voix forte. Malgré les années, elle ne décolère pas.

UN REFUGE POUR LES FEMMES EN CAVALE

« Quand j’entends parler d’une femme accusée de sorcellerie, je pars tout de suite à sa recherche. Souvent, elle a dû fuir son village après avoir été gravement battue et se terre quelque part dans la forêt. Ça peut prendre longtemps pour la retrouver, parfois plusieurs semaines. »

indessorcieres

Commence ensuite un parcours du combattant pour permettre à la victime de retourner chez elle en sécurité. « Je l’aide à porter plainte, puis je m’entretiens directement avec les gens de son village. Je leur explique qu’il n’y a pas de sorcière et qu’ils feraient mieux de s’excuser s’ils ne veulent pas terminer en prison. »

La maison de Chutni est devenue un refuge pour femmes en cavale. Une forteresse de terre battue où elles sont protégées, consolées, guidées. Pour chacune d’entre elles, Chutni monte un dossier. Elle le présentera à la police, mais aussi à une association d’aide aux victimes installée dans la capitale, Ranchi. Autour de cette soixantenaire vigoureuse s’est tissé au fil des années un solide réseau de survivantes.

Son combat a débuté il y a plus de vingt ans. Quand la fille de ses voisins est tombée enceinte avant d’être mariée, ils se sont tournés vers des sorciers-guérisseurs (NDLR, « ojha » en hindi) pour identifier le coupable. « Ils m’ont accusée d’avoir causé la grossesse par magie noire. Mais que faire avec cinq ojhas en face de vous ? C’était horrible », se souvient-elle. Au-dessus de son regard perçant, à quelques centimètres du « bindi », ce point rouge qui orne le front des femmes hindoues, se dessine une cicatrice profonde. « Un jour, ils sont venus… Ils m’ont attaquée à coups de hache. »

DRAMES FAMILIAUX ET RÈGLEMENTS DE COMPTES

La route qui rallie la capitale traverse 120 kilomètres de nature sauvage s’étendant jusqu’aux pieds des collines noires qui ponctuent l’horizon. Quelques maisons en terre cuite défilent à travers la fenêtre de la voiture. Seul un sentier poussiéreux les relie à la grand-route. C’est dans ce décor qu’ont survécu des superstitions moyenâgeuses, sur fond de pauvreté, de jalousie et de drame familial.

Des survivantes de chasses aux sorcières réunies chez Chutni Mahato (centre), dont la maison sert aujourd'hui de refuge aux femmes persécutées. (photo Jack Fereday/8e étage)
Des survivantes de chasses aux sorcières réunies chez Chutni Mahato (centre), dont la maison sert aujourd’hui de refuge aux femmes persécutées. (Photo Jack Fereday/8e étage)

Ici, en l’absence de services sociaux et de médecins, les malades s’en remettent souvent aux ojhas. Ces guérisseurs occultes sont prompts à désigner une « sorcière » comme responsable. Il en fut ainsi avec Susari Buru, brûlée vive il y a six mois par sa voisine, qui venait de perdre ses filles jumelles. Ou, plus récemment, avec Lalo Munda et son mari, abattus à coups de machette par des proches, le 12 février, après une série de décès dans la famille. Cependant, la superstition ne fait pas tout, et bien souvent s’y mêlent d’autres bas-instincts. Les chasses aux sorcières ne deviennent plus alors qu’un prétexte pour s’emparer des biens des femmes, notamment des veuves, ou pour régler par la violence une querelle familiale.

Depuis 2001, une loi prévoit des peines pour enrayer le fléau : jusqu’à trois mois de prison et/ou une amende de 15 euros pour toute accusation de sorcellerie, et jusqu’à un an de prison pour les ojhas pratiquant la divination. Ces mesures sont jugées insuffisantes par bon nombre d’experts, d’où l’importance de l’action de femmes comme Chutni au niveau local. Dans le village de Bhursur, près de Ranchi, une autre Indienne a créé une association pour les épauler.

AUX RACINES DU PROBLÈME : L’ÉDUCATION

C’est dans la maison de sa grand-mère, où elle a passé son enfance, que Punam Toppo, 31 ans, livre son plaidoyer : « Il y a plus de 32 000 villages dans le Jharkhand, et dans chacun d’entre eux, vous trouverez en moyenne deux ou trois sorcières. Ce sont presque 100 000 femmes que l’on torture au quotidien et qui ont besoin d’aide. En théorie, la loi oblige la police à agir, mais elle est encore trop faible, et la plupart des cas ne sont pas portés devant le tribunal. Tant qu’on ne craindra pas la loi, des femmes continueront de mourir. »

Enfant, Punam Toppo a voulu protéger sa grand-mère, harcelée en tant que sorcière par les autres villageois. (photo Jack Fereday/8e étage)
Enfant, Punam Toppo a voulu protéger sa grand-mère, harcelée en tant que sorcière par les autres villageois. (Photo Jack Fereday/8e étage)

Les histoires de sorcières hantent Punam depuis l’âge de huit ans, quand sa grand-mère, accusée de magie noire, a été battue devant ses yeux. Révoltée, elle a alors décidé d’agir. D’abord en défiant directement les ojhas, ensuite en montant des pièces de théâtre pour persuader les habitants du village. Aujourd’hui, avec son « Association pour une éducation sociale et humaine » (« ASHA » en anglais), c’est à l’échelle du pays qu’elle essaye de changer les mentalités.

« On est humain, on a un corps, on peut donc tomber malade ou mourir… Pourtant, les gens n’arrivent pas à accepter qu’il s’agisse de phénomènes naturels », explique-t-elle d’une voix douce, mais ferme. « Ils cherchent d’autres explications, comme la magie noire, pour donner du sens à tout ça. Il faut donc résoudre le problème à la racine, par l’éducation, si l’on veut éviter de contaminer l’esprit des générations futures. » Pour ce faire, ASHA intervient directement dans les villages reculés, par l’intermédiaire de séances de théâtre de rue et de réunions publiques. Tout en soutenant les victimes face à leurs bourreaux.

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ENTRE SUPERSTITION ET EXTORSION

Plus tard dans la journée, un homme se présente aux bureaux de l’association, situés dans le même village. À mesure qu’il expose la situation, les yeux du trentenaire se remplissent de larmes. « Mon village a décidé que ma femme était une sorcière, comme ils l’avaient fait pour ma défunte mère. Il y a six ans, ils ont mis feu à la maison, alors on a fui, avec mon père et nos quatre enfants. » La famille de Punai Manjusha a dû se réfugier à Ranchi, dans une chambre louée 40 euros par mois. Un fardeau pour cet ouvrier, qui ne gagne en moyenne que 70€ par mois. « En ville, on n’arrive plus à boucler les fins de mois, on aimerait donc retourner chez nous. Quand j’ai entendu parler de votre association, je me suis dit que vous pourriez peut-être nous aider… »

Dans sa main, Punaj tient une liste d’offrandes exigées par les ojhas afin qu’ils laissent sa famille tranquille : or, argent, sucreries, cigarettes, poules, cochons, une chèvre de couleur noire, poudre de bois de santal… Une rançon sans queue ni tête, impossible à satisfaire pour un ouvrier comme Punaj. Punam, elle, n’a pas l’air impressionnée. « Demain, on ira à la police, puis on ira voir les gens de ton village », répond-elle calmement. « On va leur parler. »

Punai Manjusha énumère les objets exigés par les ojhas, ces sorciers-guérisseurs qui ont qualifié sa femme de sorcière. (photo Jack Fereday/8e étage)
Punai Manjusha énumère les objets exigés par les ojhas, ces sorciers-guérisseurs qui ont qualifié sa femme de sorcière. (Photo Jack Fereday/8e étage)

« J’AIDERAI CES FEMMES JUSQU’À MON DERNIER SOUFFLE ! »

Aux quatre coins du Jharkhand, sous l’égide d’ASHA, des survivantes organisent manifestations et réunions publiques. Chutni en fut l’une des pionnières : « Vous n’imaginez pas les distances que j’ai parcourues, le plus souvent à pied… J’allais partout. » En décembre dernier, elle s’est rendu à la capitale pour un séminaire intitulé : « Chasses aux sorcières : une malédiction ». Quand un banquier a voulu profiter de la salle comble pour promouvoir les mérites des transactions numériques, la soixantenaire s’est immédiatement levée pour ramener l’attention sur les survivantes venues témoigner, comme Santi Sardar, assise aujourd’hui à ses côtés.

En vingt ans, Chutni n’a jamais remis les pieds dans son village natal. « Je préférerais mourir », lâche-t-elle, « ils m’ont fait trop de mal. » Entre-temps, elle est devenue une femme respectée, aussi bien de la police que des élus et de la presse locale, qui l’a interviewée à de nombreuses reprises.

« Je ne suis plus toute jeune », souffle-t-elle dans la pénombre de sa chambre, à Birbansh. « Mais je me battrai jusqu’au bout pour ces femmes, jusqu’à mon dernier souffle ! » À la voir s’affairer tout l’après-midi, téléphone à l’oreille, ce jour-là paraît encore loin. Et puis surtout, il y a la relève : « J’ai éduqué plusieurs membres de ma famille, dont ma belle-fille, à qui j’ai raconté toutes ces histoires…  Quand je ne serai plus là, ce sont eux qui se battront pour les femmes. »

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