“Personne compliquée”

Le Japon n’a pas volé sa réputation de pays hermétique et difficile d’accès. Hospitalier pour les touristes, le pays du soleil levant réserve souvent un accueil glacial à ceux qui souhaitent y vivre durablement. Dans la société japonaise, où les valeurs de mérite et de réussite professionnelle priment sur les initiatives de solidarité et d’ouverture, quelques idéalistes tentent d’aider les nouveaux venus à trouver leurs marques. Voyage à la rencontre de ceux qui ouvrent le Japon aux étrangers.

Le principal atout des leçons dispensées par l'association de Takiko Funaya : un prof = un élève.
Le principal atout des leçons dispensées par l’association de Takiko Funaya : un prof = un élève.
(photo Lisa Castelly/8e étage)

Au sixième étage d’un immeuble quelconque de l’ouest de Tokyo, une vingtaine de personnes s’activent, compactées dans un open space plein à craquer. Sonneries de téléphone, conversations en japonais ou en anglais, dossiers de demande d’asile ou formulations de plaidoyer qui passent de mains en mains, ces bureaux sont le cœur du réacteur de la défense du droit d’asile au Japon : le siège de la Japan Association for refugees (JAR). Une allégorie de l’accueil réservé aux rares personnes choisissant le Japon comme terre d’exil : quelques bonnes âmes dévouées et des moyens minuscules. Des gouttelettes d’eau dans un pays qui occupe tout de même la place de 3e puissance économique mondiale.

« À ma connaissance, on est les seuls à faire ce boulot », estime Miyuki, chargée des relations publiques, après dix secondes de réflexion. Elle me reçoit dans un petit bureau qui fait aussi office de cagibi. Dans les quelques mètres carrés destinés à accueillir des demandeurs d’asile, des caisses remplies de vêtements et de nourriture non périssable sont empilées, comme partout dans les locaux de l’association. La Japan association for refugees est clairement l’acteur incontournable de l’asile au Japon.

Ici, on se bat contre une machine administrative aux allures de citadelle imprenable. Le Japon a accordé l’asile à 20 personnes en 2017. La demande, elle, explose si on la mesure aux années précédentes : 19 628 personnes ont déposé un dossier, contre environ 11 000 en 2016. Comparé à la France et à ses 85 000 demandes constatées, ou aux 280 000 reçues en Allemagne, cela reste néanmoins microscopique.

Pourtant, au Japon, les audacieux qui se risquent dans cette course doivent s’attendre à un marathon : quatre ans d’attente en moyenne pour plus de 99% d’échecs. « Ce sont les procédures qui aboutissent qui prennent le plus de temps… jusqu’à six ans, comme si l’État cherchait la petite bête jusqu’au bout », note avec ironie Miyuki. Les discussions sur les droits des étrangers au Japon se terminent souvent en rire nerveux, tant l’absence de bonne volonté de la part du gouvernement est criante. « Le Japon est le seul pays du G7 à ne pas proposer d’accueillir des Syriens… », rappelle la chargée de communication.

OPEN WALLET, CLOSED DOORS

La doctrine japonaise est claire : aider les victimes des conflits oui, mais dans leurs pays, via des financements extrêmement importants versés aux organisations internationales. Le Premier ministre Shinzo Abe promettait ainsi fin 2015 de verser 1,5 milliard de dollars pour l’aide à la stabilisation des zones en conflit. Il refusait en revanche de se prononcer sur une potentielle évolution de la politique menée à l’intérieur des frontières japonaises.

Une démarche qualifiée par certains analystes de « open wallet, closed doors » (en français, « portefeuille ouvert, portes fermées »). Alors, les acteurs de l’aide aux réfugiés ont pris l’habitude, très japonaise, de ne pas espérer obtenir satisfaction trop vite et continuent leur travail à l’ombre des discours officiels. Reste que pour ceux qui sont venus au pays du soleil levant sans se douter de l’accueil glacial que les autorités leur réservent, l’atterrissage est douloureux…

Les nuits d’hiver, des demandeurs d’asile dorment parfois entre les bureaux de l’association, les cartons remplis de vêtements et de nourriture. Le matin venu, ils libèrent l’espace pour les salariés. (photo Lisa Castelly/8e étage)
Les nuits d’hiver, des demandeurs d’asile dorment parfois entre les bureaux de l’association, les cartons remplis de vêtements et de nourriture. Le matin venu, ils libèrent l’espace pour les salariés.
(photo Lisa Castelly/8e étage)

Des demandeurs d’asile, justement, il y en a deux, dans un coin de l’open space aménagé en salle d’attente, avec machine à café, petits encas à grignoter et prises pour charger les téléphones portables. L’espace sert autant à attendre un rendez-vous avec un conseiller qu’à tuer le temps. Trois personnes y sont installées. Tous trois semblent avoir compris que le Japon n’a guère mieux à leur offrir à cet instant que ces quelques mètres carrés au chaud. Dans l’une des salles de consultations, un bébé pleure pendant que sa mère s’informe de l’avancée de son dossier.

Autour de la machine à café, téléphone en charge à la main, deux hommes, trentenaires et originaires d’Afrique de l’Ouest, discutent. L’un des deux est d’abord passé par l’Asie du Sud-Est, puis a continué sa route vers le Japon, car d’après lui, « c’est un pays de droit, pour mes problèmes c’est une bonne chose ». La prise de conscience est dure, trois semaines après son arrivée, la JAR est le seul interlocuteur avec qui il a été en contact. « Souvent, les gens restent deux ou trois semaines seuls avant de nous trouver », assure Miyuki. Pour le moment, ce demandeur d’asile dort dans la rue, avec l’infime espoir d’accéder aux quelques logements prévus par l’État pour les demandeurs d’asile et proposés sur des critères extrêmement stricts.

Si la JAR ignore combien de lits sont disponibles au niveau national, elle soupçonne qu’un grand nombre demeurent vacants, malgré des besoins bien réels. L’association a réussi à fournir un toit à une cinquantaine de personnes cet hiver, en recensant les places libres dans les différents foyers de la ville. C’est trop peu.

Il faut dire que l’aide financière de l’État ne permet guère de convaincre un propriétaire de louer son bien à un étranger, dans un pays où la discrimination est courante. Alors les nuits d’hiver, des demandeurs d’asile dorment parfois entre les bureaux de l’association, les cartons remplis de vêtements et de nourriture. Le matin venu, ils libèrent l’espace pour les salariés.

Le petit bureau de Miyuki, chargée des relations publiques de la Japan association for refugees, fait aussi office de cagibi où sont stockés des vêtements et de la nourriture.  (photo Lisa Castelly/8e étage)
Le petit bureau de Miyuki, chargée des relations publiques de la Japan association for refugees, fait aussi office de cagibi où sont stockés des vêtements et de la nourriture.
(photo Lisa Castelly/8e étage)

La JAR est bien consciente que l’absence d’intérêt de l’opinion japonaise pour les réfugiés est un des obstacles à toute évolution. Miyuki résume en une définition les préjugés contre lesquels l’association se bat. En japonais, réfugié se dit « nanmin ». « Et cela signifie d’abord : personne compliquée. C’est un mot qui ne désigne que des choses négatives : on l’utilise aussi pour quelqu’un qui n’arrive pas à trouver de travail, ou dont la chirurgie esthétique a raté… »

Malgré les urgences matérielles et administratives qu’elle a à gérer au quotidien, l’association s’applique aussi à communiquer le plus possible. La publication de livres de recettes de cuisine écrites par les demandeurs d’asile, ou même une récente campagne de pub font partie de ces actions. Miyuki garde tout de même espoir : depuis le début de la crise syrienne, dont les nouvelles parviennent au Japon comme ailleurs, elle voit les dons augmenter, de même que les « j’aime » sur les réseaux sociaux. La bataille n’est peut-être pas perdue.

LE HELP SHELTER, REFUGE POUR LES FEMMES DE TOUS LES PAYS

À l’autre bout de Tokyo, une équipe s’est dévouée, elle aussi, aux personnes venues d’ailleurs. Dans cette grande bâtisse sans signe distinctif, dans une ruelle anonyme, on recueille depuis 1986 des femmes en détresse, victimes de violences. Hiroko Ueda y travaille depuis cette date. Cette femme, la soixantaine, a vu défiler des générations de jeunes femmes étrangères dans le HELP shelters.

Dans de jolies petites chambres, avec ou sans tatami, sont accueillies des femmes victimes de violence, et parmi elles, de nombreuses étrangères. Lors de la création du lieu, il y a plus de 30 ans par une organisation chrétienne, l’urgence était de venir en aide aux victimes de trafic d’êtres humains. Thaïlandaises ou Philippines, ces candidates à l’expatriation finissaient sur les trottoirs de Tokyo, prises dans les filets des réseaux mafieux des Yakuzas. Le nom du foyer, HELP pour House in Emergency of love and peace, est devenu une référence parmi ces victimes qui couraient y chercher secours quand elles parvenaient à s’échapper, explique Hiroko Ueda.

Le HELP Shelter accueille des femmes victimes de violences et, parmi elles, beaucoup d'étrangères.  (photo Lisa Castelly/8e étage)
Le HELP Shelter accueille des femmes victimes de violences et, parmi elles, beaucoup d’étrangères.
(photo Lisa Castelly/8e étage)

Pour chacune, la réponse a été différente. Aide au retour au pays pour certaines, formation linguistique et prise d’indépendance pour d’autres, ou encore demande d’asile. Mme Ueda est devenue, par la force des choses, une experte du droit des étrangers : « Au fil du temps, nous nous sommes fait des amis dans toutes les ambassades ! »

Dans les couloirs silencieux du foyer, les résidentes circulent discrètement tandis que les travailleuses sociales prennent leur pause thé de l’après-midi. Des bénévoles les secondent de temps à autre, signe de l’évolution récente des mentalités. « Beaucoup de gens sont intéressés pour aider, et pas seulement des membres de la communauté chrétienne. De jeunes gens. Ils sont vraiment gentils. » Ces derniers s’emploient alors à distribuer des prospectus, mais peuvent aussi accompagner et tenir compagnie aux résidentes qui le souhaitent.

APPRENDRE LE JAPONAIS ENSEMBLE

Parmi les raisons qui empêchent la bonne intégration des étrangers au Japon listées par Hiroko Ueda, figure au premier rang l’obstacle de cette langue si particulière et complexe à apprendre. Les Japonais eux-mêmes sont souvent étonnés de voir un étranger maîtriser leur idiome. Surtout lorsque trouver un cours de japonais accessible et abordable relève de l’impossible pour un étranger qui cherche du travail et a besoin d’obtenir un certificat de langue.

Dans la grande banlieue de Tokyo, à Yokohama, chaque mercredi matin, dans le quartier de Seya, une petite foule se presse dans le centre culturel du quartier. De joyeuses pancartes colorées orientent vers les « Japanese lessons » qui y ont lieu toutes les semaines. Sous la houlette de Takiko Funaya, une petite dame sémillante à la chevelure grise, une douzaine de binômes se répartissent dans une très grande salle de classe aux tables organisées en U. Le principal atout de cette formation : un prof = un élève.

Beaucoup sont des seniors, d’autres des étudiants. En zigzaguant entre les tables, on peut entendre du vietnamien, du chinois, du bengali aussi. Pendant un peu plus d’une heure, les apprenants et les enseignants vont feuilleter ensemble des manuels, l’un faisant répéter à l’autre sa leçon en chuchotant presque, dans une discrétion partagée par tous.

Une autre salle du centre culturel est consacrée aux mères. Sur des tatamis, deux tables ont été installées pour accueillir de jeunes femmes, toutes débutantes. Une assistante maternelle peu causante surveille les petits. Ils ont du mal à décrocher leurs regards de leurs mamans, pourtant en plein apprentissage.

« IL Y A 20 ANS, LES GENS NE COMPRENAIENT MÊME PAS LE SENS DU MOT BÉNÉVOLE »

« Au début, ce n’était que des mères qui donnaient des cours, puis des hommes retraités. On n’apprend pas seulement la langue, mais aussi comment s’investir dans la scolarité de son enfant. » La joviale Takiko Funaya, en lançant cette initiative, était plus qu’avant-gardiste. « Il y a 20 ans, les gens ne comprenaient même pas le sens du mot bénévole : pourquoi travailler gratuitement ? Il faut faire de l’argent ! »

Elle n’est guère plus tendre avec ses concitoyens aujourd’hui : « Je ne peux pas dire qu’il y ait de plus en plus de bénévoles… Les jeunes gens doivent travailler, les personnes d’âge moyen sont aussi très rares… Dans notre groupe, plus de la moitié des bénévoles a plus de 70 ans. C’est très compliqué, parce qu’il y a des problèmes de santé, des séjours à l’hôpital imprévus ».

Takiko Funaya a lancé les "Japanese lessons" il y a 20 ans.  (photo Lisa Castelly/8e étage)
Takiko Funaya a lancé les « Japanese lessons” il y a 20 ans.
(photo Lisa Castelly/8e étage)

À ses yeux, la société japonaise ne s’ouvrira pour de bon qu’à travers l’éducation des plus jeunes. Elle-même raconte avoir eu un père « très ouvert », qui l’encourageait à « parler aux étrangers », dans la ville portuaire où elle a grandi. Elle-même est devenue professeure d’anglais, travail auquel elle a dû renoncer pour élever ses enfants. Avec son association, elle poursuit son rêve de jeune fille : « me sentir familière avec des étrangers ».

KOBE, LA VILLE OÙ LES COMMUNAUTÉS PARLENT À LA RADIO

Aux yeux de Takiko Funaya, comme pour beaucoup, un événement historique a frappé les consciences japonaises, et fait découvrir à beaucoup le sens du mot « volunteer », « bénévole » en anglais, terme utilisé aussi en langue nippone : le tremblement de terre de Kobe, en 1995. Le désastre et l’urgence humanitaire qui ont suivi ont valorisé le fait de se dévouer à autrui, mais aussi, révélé l’existence de communautés différentes au sein de la ville.

Située à trois heures de Shinkansen — ce TGV nippon au nez de dragon — au sud de Tokyo, Kobe est la ville multiculturelle japonaise par excellence. Un immense chinatown occupe le cœur de cette ville portuaire, connu pour son bœuf, le plus cher et, dit-on, le plus savoureux du monde. Dans ses faubourgs se presse une population métissée de Coréens, de Chinois, mais aussi de Péruviens et de Brésiliens, ceux qu’on appelle les nikkei, issus d’allers-retours migratoires entre leurs pays et le Japon au cours du XXe siècle.

« Avant le tremblement de terre, les gens avaient juste une vague idée de ce que signifiaient les droits de l’homme, mais après, les gens ont compris à quel point l’harmonie et la solidarité étaient importantes », se souvient Kim Chiaki, grande femme au look très seventies. « Juste un exemple : les familles de Coréens hésitaient à donner leur vrai nom dans les lieux refuges de peur que, dans cette situation d’urgence extrême, ils ne soient pas traités à égalité avec les citoyens japonais. » Des angoisses héritées d’autres situations similaires plus anciennes, où les tensions entre communautés coréennes et japonaises avaient eu des conséquences dramatiques, explique l’animatrice radio qui opère sur Radio FMYY.

Kim Chiaki est animatrice sur FMYY. Née en 1995, la radio diffuse dans 10 langues pour les étrangers de la région de Kobe. (photo Lisa Castelly/8e étage)
Kim Chiaki est animatrice sur FMYY. Née en 1995, la radio diffuse dans dix langues pour les étrangers de la région de Kobe.
(photo Lisa Castelly/8e étage)

Née sous forme de radio pirate communautaire à la suite du tremblement de terre de 1995, FMYY propose aujourd’hui des programmes en dix langues grâce à une centaine de bénévoles. Un projet unique dans le pays. « Dans le secteur de Nagata, 10% de la population sont des étrangers, du Vietnam, des Philippines, de Chine, d’Amérique du Sud », précise Kim. « De fil en aiguille, on a compris que chaque communauté avait ses besoins. »

« Vivre avec des gens de différentes origines n’est pas bien vu au Japon. Il y a un manque de conscience sociale. Les gens devraient savoir qu’on ne doit pas forcer les autres à devenir Japonais, que c’est important qu’ils gardent leur identité de Philippins, ou autre. Je voudrais vraiment que le Japon joue son rôle de pays de paix, et accueille plus de réfugiés. Les accueillir comme des êtres humains, pas comme de la main d’œuvre. », continue l’animatrice. Réputés pour leur hospitalité quand il s’agit de simples visiteurs, les Japonais semblent donc avoir encore du mal à reconnaître l’étranger comme un potentiel voisin. Ceux qui s’emploient à les accueillir y font encore figure d’idéalistes.

Retour à Tokyo, dans un salon cossu où se retrouvent des universitaires. « Ce sont tout de même des sujets qui intéressent. Et oui, je crois qu’il y a de plus en plus de gens qui se portent volontaires pour enseigner le japonais, notamment », observe Takashi Miyajama, chercheur spécialiste de l’immigration au Japon. Il a beaucoup travaillé sur les questions d’accès au monde du travail pour les étrangers au Japon, mais aussi en France.

Face à la crise démographique qui frappe son pays — la population pourrait passer de 127 millions aujourd’hui à 87 millions en 2060 —, il lui semble évident d’ouvrir le pays aux étrangers venus pour s’installer. « Il faut notamment accepter des demandeurs d’asile au Japon, mais pas seulement comme des invités : comme des membres permanents. Et c’est encore dur à imaginer ».

Aujourd’hui à la retraite, le chercheur regarde l’état de l’opinion japonaise avec inquiétude, et pointe la montée des discours racistes, rarement condamnés, qu’il lie à la fois à la précarité présente dans le pays, mais aussi au contexte international anxiogène. « Depuis quelques années, on voit des manifestations racistes dans les rues », déplore-t-il.

Une étude menée par le ministère de la justice japonais auprès de 18 500 étrangers résidant au Japon et publiée en mars 2017 montrait en effet que la discrimination reste monnaie courante dans le pays. Près de 30% des personnes interrogées déclaraient être fréquemment ou occasionnellement la cible d’insultes racistes, que ce soit de la part d’inconnus, de leurs voisins, ou de leurs collègues de travail et supérieurs hiérarchiques. Contre ce repli identitaire, les idéalistes promoteurs de la diversité, qu’ils soient à Tokyo, Kobe ou Yokohama, font encore figure de Don Quichotte.

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