À Divercity, le néolibéralisme est un jeu d’enfants

À Guatemala, c’est un parc à thème étonnant qu’accueille le centre commercial La Pradera Concepción. Les enfants y jouent le rôle de professionnels pour se plonger, en s’amusant, dans le monde des adultes. Sans que les parents s’en rendent compte, la pédagogie ludique s’assoit sur un fondement marketing, qui en fait un véritable outil idéologique.

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
(Photo Mikael Faujour/8e étage)

« ¡Buenas noches1, bienvenido a Divercity! » Il est 11 heures du matin. Les portes du parc viennent d’ouvrir et la tournure nocturne de la salutation surprend. Dans cette mini-ville de 4200m2 à hauteur d’enfant, la nuit n’a pas de fin. Une nuit « pour de faux », sans lune et sans étoiles. Ses seuls luminaires sont des néons clinquants de logos et de marques.

Un hors-le-temps folâtre et pareil, peut-être, aux contes de l’enfance, parenthèse sans permission de minuit pour les enfants de 3 à 13 ans. Est-ce tout à fait le revers du monde éveillé, du monde du dehors, quelque « pays des merveilles » ? C’est plutôt là une nuit vide de peurs et de monstres ; une nuit sans fantaisie, sans poésie et sans ces défis symboliques où se joue cet héroïsme en mode mineur par lequel l’enfant surmonte ses craintes.

Point de lieux enchantés ici. Avec son hôpital, sa caserne, son supermarché, sa banque, sa route, ses usines de biscuits ou de sodas, Divercity ressemble à une vision idéalisée de la ville centre-américaine, expurgée de ses aspérités et telle que beaucoup la préféreraient sans doute : propre, ordonnée, sûre. Point de fées ou de sorcières, de géants et de créatures de l’imaginaire. À Divercity, les enfants s’amusent à imiter le monde des grands. Ils se font pompiers, architectes, chirurgiens, vétérinaires, pilotes de ligne ou présentateurs de télévision.

« On traite l’enfant comme un adulte », explique José Rojas, responsable du marketing. Le concept ? Un « modèle d’apprentissage » ludo-éducatif2 qui voit dans l’enfant le citoyen de demain. Il l’aide à se découvrir une vocation professionnelle, à apprendre l’épargne ou encore la gestion d’un budget. « À moyen ou long terme, comme il serait gratifiant pour le parc de savoir que c’est ici que l’enfant a découvert qu’il voulait être journaliste ou architecte ! »

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
(Photo Mikael Faujour/8e étage)

À Divercity, l’initiation au monde des adultes commence donc à la banque. À l’entrée, l’enfant se voit remettre un chèque, qu’il doit déposer. S’il s’agit d’une première visite, un compte est ouvert et une carte de débit lui est remise. Non seulement le compte peut être débité, par retrait au guichet ou sur les bornes dans l’enceinte du parc, mais il peut aussi être crédité par les « revenus » que son détenteur génère en réalisant diverses activités.

« Dans le monde réel, lorsque quelqu’un réalise un travail, il est payé. Dans le parc, nous avons une monnaie, le Divis. Quand il “travaille”, c’est-à-dire quand il joue un rôle, l’enfant est payé. Il gagne des Divis. Il peut ainsi acheter des entrées, des lots… Il peut acheter son permis de conduire (NDLR, à l’attraction correspondante). Dans le monde réel, celui qui se rend à la fête foraine et veut monter dans un manège doit payer. Et qui a une activité professionnelle est rémunéré. L’enfant comprend ainsi comment fonctionne le monde. Nous avons pu faire en sorte que les enfants repartent avec une meilleure connaissance de ce que font papa et maman dans le monde réel. Cela donne une valeur accrue au travail et à leurs efforts. L’argent ne sort pas de nulle part. L’enfant comprend alors que “pour avoir cet argent, avec lequel ils me paient l’école, papa et maman travaillent et je l’ai compris parce que je suis allé à Divercity et que j’ai travaillé moi aussi”. »

À parcourir les allées de Divercity, saluant à chaque attraction — « ¡Buenas noches! » — ses jeunes animateurs et animatrices, l’idée de monde réel dont parle José Rojas se fait plus claire. Sur fond de mélodies pop doucereuses dans l’esprit de celles des séries de Disney Channel s’anime un univers rythmé par la production et la consommation, par l’épargne et la dépense. Un simulacre du monde réel où la technologie et les écrans sont omniprésents : cabine de pilotage d’avion, auto-école, manège de l’« usine de sodas » avec ses casques 3D, écran géant indiquant la chorégraphie à suivre dans l’espace discothèque Talent Show, bracelet électronique pour que les enfants demeurent repérables par les parents. Sans oublier la perpétuelle floraison bleutée des écrans sans fin au bout des bras de parents. En cohorte, ils filment leurs petits pour autant de vidéos et d’images sans avenir qu’ils ne regarderont probablement jamais.

MARKETING EXPÉRIENTIEL

Ouvert en août 2014, l’établissement est une franchise issue d’un modèle né en Colombie huit ans plus tôt, à Bogota. Portés par le succès du premier établissement Divercity, deux autres ont vu le jour en Colombie (Medellín et Barranquilla) en 2010, puis à Lima, au Pérou, en 2011. Après celle de Guatemala, une sixième franchise a également ouvert au Panama en 2016.

Ce parc ludique a logiquement trouvé sa place au sein du centre commercial La Pradera Concepción, inauguré en 2005 en présence du président et oligarque Óscar Berger Perdomo. Représentatif du gigantisme des centres commerciaux à l’étasunienne, étagés et massifs, modernes et climatisés, comme on en trouve beaucoup en Amérique centrale, celui-ci aura coûté pas moins de 40 millions de dollars. Un investissement réalisé par Desarrollos Inmobiliarios Concepción, entreprise commune des groupes Castillo Hermanos et Multi-Inversiones (NDLR, qui à travers leur branche construction Multi-Proyectos sont d’ailleurs sponsors de l’activité d’« architecte » de Divercity), qui comptent parmi les « quelques entreprises les plus puissantes d’Amérique centrale ».

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
Les enfants peuvent choisir de travailler à l’usine de fabrication de biscuits. (Photo Mikael Faujour/8e étage)

Elles sont, accessoirement, la propriété de deux familles les plus éminentes de l’oligarchie locale3 : les Castillo4, très ancienne famille dont la présence et l’influence au Guatemala remonte aux premiers temps du colonialisme, ainsi que les Gutiérrez Bosch, parvenus plus récemment au sommet de l’élite nationale, après la fondation dans les années 1970 de la holding Multi-Inversiones5.

Serait-ce par sens aigu du civisme et philanthropie que ces familles, à travers leurs entreprises, se piquent d’investir 7,3 millions de dollars dans un parc de divertissement pour enfants ? Si oui, quel type de citoyen s’agit-il de former et pour quel type de société ? Toute pédagogie civique porte en elle l’idéal dont elle désire l’avènement. Sans surprise, il ne s’agit en tout cas aucunement d’un lieu sanctuarisé à l’écart de l’influence des marques : elles sont partout. La raison en est claire : c’est bien là le cœur du sujet, le cœur du projet lui-même.

« Les diverses marques dans la ville Divercity sont des marques réelles. Quand l’enfant connaît la marque Shell, il reconnaît la station-service pour y être déjà allé, chez nous. En matière d’impact des marques, pour les partenaires qui sont alliés à nous, Divercity est un marché expérientiel où l’enfant associe à une marque une expérience positive6 », explique sans ciller José Rojas. Il poursuit : « Nous proposons à l’enfant une expérience imprégnée de la marque. Il conduit par exemple un véhicule Toyota ou va au supermarché La Torre. L’enfant apprend à conduire un véhicule, à différencier le feu vert du feu rouge, l’existence du passage piéton… »

À tout seigneur tout honneur : propriétaires des lieux, pourquoi les deux holdings ne profiteraient-elles pas de leur espace pour y promouvoir leurs produits ? En l’espèce, si le sponsoring de diverses activités, l’affichage des marques ou la présence du bar à café Barista et du fast food Pollo Campero en sont les formes les plus visibles, la visite des espaces d’activité en révèle de plus surprenantes.

« ¡Buenas noches! », salue l’ingénieure qui fait visiter l’usine de fabrication de biscuits. Étape après étape, des mécanismes reproduisent le circuit de la matière brute jusqu’au produit emballé. Pas aussi attirant que les activités phares (les pompiers, l’ambulance, le terrain de football…), l’espace n’accueille qu’un seul enfant. Guère enchanté par l’expérience, il manipule docilement les leviers des machines aux couleurs vives. L’animatrice, elle, récite son explication du processus de fabrication des « délicieux biscuits Can Can », un produit du groupe Molinos Modernos, branche alimentaire du groupe Multi-Inversiones. Remettant un sachet en cadeau au jeune visiteur vaguement blasé, l’ingénieure conclut en lançant : « Can Can nourrit ton imagination ! »

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
(Photo Mikael Faujour/8e étage)

Un peu plus loin, du côté de l’entrée, se trouve Diver-chefs, où se déroule l’activité cuisine. « ¡Buenas noches! » Devant ses plaques à induction, une animatrice faisant office de chef rappelle quelques règles élémentaires d’hygiène. Elle demande aux enfants de se laver les mains, d’enfiler la blouse-tablier de marque Toledo et la toque en carton dûment estampillée Pollo Rey. Elle interroge ensuite les enfants :
« Que propose Pollo Rey ?
− Des nuggets !
− Tout à fait !
− Et que nous offre Toledo ?
− Du jambon !
− Oui, très bien. Et quoi encore ?
− Des saucisses ! »

Après cet examen informel de reconnaissance des marques, sponsors de l’attraction et toutes deux propriété du groupe Multi-Inversiones, la jeune « chef » initie les enfants à la « cuisine ». Elle les fait découper l’un après l’autre une tranche de jambon, puis ajouter du ketchup pour réaliser une figure dans l’assiette en plastique. Ils y ajoutent ensuite un des nuggets qui, entre-temps, cuisaient dans un fond d’huile. L’animatrice ne manque pas de rappeler, tout de même, qu’il « ne faut pas manger trop gras ».

À deux pas de Diver-Chefs, en surplomb de l’entrée, un panneau affiche la nuée de logos des « partenaires » de Divercity, couronnée par cette phrase : « Le rêve des enfants devenu réalité grâce aux grandes marques ». La théorie devenue culte de Patrick Le Lay sur le « temps de cerveau disponible » que la télévision doit propitier par le divertissement n’est pas loin. Une même logique est à l’œuvre ici et les entreprises ne s’y trompent pas.

Par hasard, lors de ma première visite, le mercredi 17 janvier, j’avais déjà pu croiser un groupe d’investisseurs. Peu diserts et peu enclins à répondre, ils effectuaient une reconnaissance en vue de l’éventuel « parrainage » d’un futur espace d’activité. À bien y réfléchir, la formulation « Le rêve des grandes marques devenu réalité grâce aux enfants » ne serait-elle pas plus appropriée ?

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
Des investisseurs intéressés par l’opportunité marketing que représente Divercity. (Photo Mikael Faujour/8e étage)

Enfin, grâce, surtout, aux adultes. Parents, ONG, écoles privées ou publiques, tous convaincus par la pédagogie ludique et vertueuse de Divercity, y accourent : 180 000 à 200 000, rien qu’en 2017. « Ce que nous cherchons avant tout », explique José Rojas, « c’est à encourager l’autonomie de l’enfant, qui doit savoir décider. »

Des quatre coins de la République, des bus entiers sont affrétés. Ils déversent là des milliers d’enfants, livrés en pâture aux marques. C’est que, somme toute, il en va des adultes et de la société de demain. La mission de Divercity relèverait de « l’intérêt général », d’où des partenariats avec des écoles, dont les directeurs visitent régulièrement l’établissement. Quand cela est nécessaire, l’entreprise fait même dans la « responsabilité sociale entrepreneuriale » : 10 000 enfants auraient ainsi pu bénéficier, l’an dernier, d’un tarif réduit voire de la gratuité.

Le plus ironique tient sans doute dans la nature des dispensateurs de leçons de civisme. C’est ainsi auprès du Banco Industrial que les enfants apprennent l’épargne et la gestion de l’argent. Il s’agit d’une banque championne de l’optimisation fiscale, dont les des deux familles propriétaires de Divercity sont membres du conseil d’administration, et dont l’un des actionnaires a trempé, voilà quelques années, dans un scandale de pots-de-vin auprès de fonctionnaires de l’administration fiscale pour mieux s’exonérer de l’acquittement d’une dette. L’évasion7 et l’optimisation fiscales comptent parmi les habitudes coutumières de l’oligarchie. Elle n’hésite pas à jouer de son influence en la matière pour plier les politiques publiques en sa faveur, ce qui a longtemps contribué à faire du Guatemala un paradis fiscal8.

Les enfants sont aussi invités à trier les déchets, chose d’une extrême rareté au Guatemala, comme pour préparer les futurs écocitoyens. Dispensées par des groupes capitalistes dont les activités (brasserie, construction, élevages industriels de poulets, etc.) sont particulièrement polluantes, on apprécie l’ironie de ces leçons d’écologie.

« NOUS AGISSONS COMME DES ZOMBIES »

À demi hébété par l’incessant flot de pop sucrée et par cette nuit d’artifice, de plastique et de lumières criardes, j’engage la conversation avec des parents. Que disent-ils du discours de responsabilisation des enfants, ces « adultes et citoyens de demain » ? Que pensent-ils de cette saturation publicitaire, de cette omniprésence de la réclame, des marques et des logos ? Tel papa dit apprécier que ses enfants « puissent jouer à diverses professions » et telle maman que « les activités encouragent les enfants à être plus responsables, car ils manipulent de l’argent, réalisent des prestations et sont payés ». Qu’en est-il du matraquage publicitaire ?

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
Les sponsors de Divercity. (Photo Mikael Faujour/8e étage)

« Avez-vous remarqué que nombreuses attractions sont sponsorisées par des entreprises de la famille Gutiérrez Bosch ?
− Non.
− Mais cela ne vous gêne-t-il pas qu’il y ait autant de marques et de publicités ?
− Non, ça me va. »

Sur une demi-douzaine de parents interrogés, aucun ne voit cela d’un mauvais œil. Il est vrai qu’au Guatemala l’omniprésence de la publicité dans l’espace public, où plastronnent des panneaux démesurés, ainsi qu’à la télévision, avec plusieurs coupures de réclame dans le moindre film ou programme, a fini par acquérir un certain « naturel ».

Assis sur un banc, un père se fait un peu plus causant. Pour lui, il ne s’agit pas d’un problème propre à Divercity, mais au Guatemala même. « Dans notre pays, c’est notre pain quotidien. Je serais ravi si l’on retirait tous les gigantesques panneaux publicitaires de la ville pour ne plus jamais les remettre. Avec ma famille, on préférerait plutôt voir des arbres et des montagnes, mais voilà, c’est notre environnement et il faut s’y faire… » Ne trouve-t-il pas, tout de même, qu’il en va ici d’une influence néfaste sur les esprits des enfants ? « En effet ! Je n’ai pas pensé immédiatement à cet aspect de conditionnement, parce que bon, il est parfois plus commode de se dire “Je ne me complique pas la vie”. Mais oui, c’est un conditionnement… Cela dit, nous tâchons de profiter du lieu comme d’un espace de divertissement ! »

Ces propos résument assez bien l’esprit guatémaltèque — articulation d’une mélancolie et d’un désabusement fataliste bien enfouis sous des dehors allègres. Face à un système économique et politique si corrompu qu’il confisque l’avenir, l’humour et la disposition à jouir de l’instant sont certainement les seules réponses qu’il reste aux désemparés. Sans comprendre cela, difficile de saisir l’arrière-plan tragique de cette joie spontanée, mais superficielle, de cette tournure d’esprit des Guatémaltèques à rire de tout, puisque tout est perdu d’avance.

Assis à une table du fast food Pollo Campero (NDLR, marque phare du groupe Multi-Inversiones), un couple de quadragénaires discute, après que les enfants ont terminé leur repas et sont retournés vaquer aux jeux. Je m’approche et m’attable avec eux, à l’ombre d’un arbre artificiel. « Pour diverses raisons culturelles propres au pays, nous avons permis en tant que société cette invasion parfois assez absurde de la communication et la publicité, qui a atteint un point de saturation. Mais notre société finit par trouver ça normal », observe Otto, d’un propos sûr et clairvoyant. Cette saturation de marques à Divercity et l’usage du prétexte éducatif pour pratiquer du placement de marque, qu’en pense-t-il ? « Il y a une absence d’implication ou d’intérêt de la part du gouvernement ou des entités publiques qui devraient s’efforcer de construire la citoyenneté, à commencer chez les enfants. Or, il y a très peu d’efforts dans ce sens et l’initiative privée répond à cette situation d’une façon démesurément commerciale. »

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
(Photo Mikael Faujour/8e étage)

L’analyse se fait plus précise, curieusement paradoxale, inattendue au regard du lieu. « C’est une situation terrible, ceci à l’échelle de l’humanité. Nous nous sommes déshumanisés et sommes devenus réceptifs à ces conditionnements que le système lui-même permet et provoque. Nous sommes clairement victimes de la macro-économie. Finalement, nous ne nous en rendons pas compte et agissons comme des zombies, dressés à faire uniquement ce que le système nous ordonne. Nous extraire de ce courant est très difficile. »

Le Guatemala n’en sort certainement pas. De mars à août 2015, une succession de manifestations populaires, essentiellement le fait des classes moyennes urbaines, éduquées et ladinas (NDLR, terme qui désigne des métis ou indigènes d’Amérique centrale ayant perdu leur identité culturelle), avait pourtant eu lieu contre la corruption et l’impunité, en réponse à des scandales d’envergure nationale. Mois après mois, affaire après affaire, une commission des Nations unies implantée au Guatemala9 pour soutenir le Ministère public dans ses enquêtes sur la corruption et l’impunité, en a révélé leur caractère systémique. Mouillés, la Vice-présidente et plusieurs ministres tombent en quelques mois, jusqu’à pousser, en septembre, le président Otto Pérez Molina à la démission.

Aujourd’hui, tous croupissent en prison, en attente de jugement. Enivrés par leur soudain « réveil » démocratique, beaucoup de citoyens, qui manifestaient alors pour la première fois, avaient cru à une « révolution ». Pourtant, ces mobilisations populaires n’ont abouti à aucune réforme significative et, surtout, se sont soldées par l’élection d’un candidat fantoche. Comédien populaire, Jimmy Morales a surtout bénéficié du rejet de la classe politique dans son ensemble, reconduisant, avec un entourage de libertariens et d’ex-militaires d’extrême-droite, une alliance de droite dure proche de celle de son prédécesseur.

Trois ans plus tard, le pays va toujours aussi mal, si ce n’est pire. Pour le sociologue Virgilio Álvarez Aragón, l’échec politique de cette « révolution qui n’a jamais eu lieu » tiendrait à l’imaginaire de classes moyennes : « L’individualisme consumériste a pénétré jusqu’au plus profond de l’idéologie des classes moyennes, autant comme effet de la propagande, qui se répand à l’échelle mondiale, que par effet de la valorisation de cette attitude de la part des héritiers des forces contre-insurrectionnelles. Il existe, dans la société guatémaltèque dans son ensemble, une très forte hégémonie idéologique de la pensée conservatrice et réactionnaire, où la notion de collectif a perdu toute validité et où la solidarité n’est pas une valeur qui se stimule et se divulgue ».

(Photo Mikael Faujour/8e étage)
(Photo Mikael Faujour/8e étage)

Pays dépourvu d’une culture égalitaire de débat et de concertation, sans faux-semblants démocratiques, le Guatemala illustre un enjeu présent dans toutes les « démocraties » de marché : celui de l’hégémonie culturelle au sein des classes moyennes urbaines et éduquées. Les événements de 2015, au Guatemala, s’inscrivent dans une dynamique mondiale qui, depuis 2008, a vu des vagues protestataires et des révolutions secouer de nombreux pays. Certains ont alors cru viser juste en opposant les 1% d’ultra-riches aux 99% restants. Or, comme l’expliquait Serge Halimi, « les 99 % mêlent indistinctement les damnés de la terre et une couche moyenne supérieure, assez épaisse, de médecins, d’universitaires, de journalistes, de militaires, de cadres supérieurs, de publicitaires, de hauts fonctionnaires sans qui la domination des 1 % ne résisterait pas plus de quarante-huit heures ».

La fabrication du consentement et de l’adhésion des classes moyennes urbaines a tout d’un enjeu-clé pour le maintien de la domination des élites. S’assurer de son soutien — à travers un vote de droite, conservateur et autoritaire, accompagné d’une attitude passive et consumériste — est une condition clé de la domination qu’exerce l’oligarchie. La conquête des esprits, y compris dès le plus jeune âge, notamment en recourant au marketing expérientiel comme chez Divercity10, s’insère dans cette stratégie globale : faire réalité la prophétie de Margaret Thatcher « il n’y a pas d’alternative » au capitalisme néolibéral.

« ¡Buenas noches! » Oui, bonne nuit les petits ! Et les grands aussi… Surtout, les grands seigneurs du pays, qui dormiront sur leurs deux oreilles aussi longtemps que durera ce grand sommeil idéologique des classes moyennes, savamment entretenu par l’hypnotique sorcellerie du crédit et de la consommation, « zombies » pareils à ceux du film homonyme de George A. Romero qui sans fin confluent au centre commercial.

Après l’interminable nuit des dictatures militaires et de la guerre civile, le jour ne semble pas encore s’être levé sur le Guatemala, même et surtout après la fallace d’Accords de paix jamais appliqués. L’épaisse nuit d’illusion mercantile se superpose à cette nuit de répression et d’injustice qui écrase des populations indigènes et rurales qui s’opposent aux mégaprojets, loin des yeux et loin du cœur des classes moyennes urbaines. Les adultes s’abîment dans l’infantile fétichisme de la consommation et leurs enfants jouent à imiter leur vie. Pour que demain soit pareil à aujourd’hui.

1. « Buenas noches », utilisé pour saluer ou prendre congé, signifie à la fois « bonsoir » et « bonne nuit ».
2. On parle d’edutainment en anglais (ou edu-entretenimiento, en espagnol).
3. Parler d’oligarchie, au Guatemala et en Amérique centrale, revient nécessairement à parler des complexes interconnexions de réseaux familiaux remontant, pour certains, aux premiers temps de la colonie espagnole et qui ont, à travers le temps, tout en assimilant des immigrants issus d’Amérique du Nord ou d’Europe, su maintenir une mainmise sur l’État et les organes de décision et d’influence, maintenant à l’écart la majorité métisse ou, à plus forte raison, indigène.
4. Pour en savoir plus sur l’histoire de la famille Castillo, de ses actifs industriels et financiers, de ses jeux d’influence politique, lire « El poder añejo: la fuerza de la Corporación Castillo Hermanos », de Luis Solano, Centro de Medios Independientes, 3 avril 2016.
5. « Le groupe Multi Inversiones, duquel se détachent les figures des cousins Juan Luis Bosch Gutiérrez et Dionisio Gutiérrez, est un empire en soi. Absorbé dans un processus d’expansion accéléré, ses domaines couvrent une diversité d’activités économiques. L’industrie avicole et les produits de construction ont été les piliers sur lesquels s’est constitué un des groupes économiques les plus puissants du pays », résume le journaliste Luis Solano, « El avión de los Bosch-Gutiérrez y los orígenes de su emporio », Centro de Medios independientes, 30 mars 2016.
6. « Dans le cadre d’un marketing expérientiel davantage orienté vers une logique publicitaire ou promotionnelle, les actions peuvent s’adresser aussi bien aux clients qu’à des cibles de prospects ou même à des influenceurs. Il s’agit généralement d’utiliser des événements expérientiels visant à assurer une expérience de marque la plus immersive possible », peut-on lire sur Définitions Marketing, « l’Encyclopédie illustrée du marketing ».
7. Accusé à de multiples reprises d’évasion fiscale, le groupe Multi Inversiones s’en est toujours défendu énergiquement.
8. Le pays a été retiré en juin 2017 de la liste des paradis fiscaux de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), « Guatemala sale de la lista de paraísos fiscales, pero evaluaciones continuarán », Prensa libre, 29 juin 2017.
9. Il s’agit de la Commission internationale contre la corruption et l’impunité au Guatemala (Cicig), créée en 2009.
10. La maison-mère colombienne de Divercity a organisé divers séminaires consacrés au marketing expérientiel, à l’image de ce VIIe séminaire annuel, en 2014. Plutôt qu’une vue de l’esprit, cette caractéristique est centrale et fondatrice dans le projet de ces centres de divertissement.

Recommandé pour vous

0 commentaires