Les poupons russes de Miami

Si Miami est connue pour ses soirées arrosées et sa vie nocturne, la ville attire également un autre type de population. Depuis une dizaine d’années, des femmes enceintes originaires, notamment, de Russie viennent accoucher en Floride. C’est ce qu’on appelle le “Birth Tourism” ou “tourisme des naissances”.

(photo Shelby Soblick/8e étage)
Ksenia, Anastasia et Olga (de gauche à droite) sont venues à Miami pour accoucher.
(photo Shelby Soblick/8e étage)

Les cris des enfants lancés à toute allure en direction du sable brûlant s’accompagnent du bruissement des feuilles de palmier balancées par le vent. À la traîne derrière leurs chérubins, les parents agitent tubes de crème solaire et parasols. En plein mois de février, le soleil brille à Miami et les températures avoisinent les 30 degrés Celsius. À Hallandale, un quartier du nord de la ville, les conversations en russe ne surprennent plus personne. Les jeunes mères, leurs nouveau-nés dans les bras, se baladent en groupe le long de l’océan. Les barres d’immeubles, souvent équipées de piscines et de salles de sport dernier cri, abritent des appartements luxueux avec vue sur la mer. 

Knesia s’approche lentement, accompagnée de son mari, sa fille endormie dans la poussette. Cheveux blonds attachés négligemment sur le côté, peau dorée et petite robe bleue, cette jeune mère de famille de 26 ans profite de ses derniers jours à Miami. Knesia est Russe et elle a donné naissance, il y a quelques semaines, à sa fille Taisia sous le soleil de Floride. « Je suis venue ici pour les soins médicaux de qualité, et pour le climat évidemment », lance-t-elle le doigt pointé en direction du ciel bleu. « En Russie, à la même époque, il fait moins 25 degrés », s’amuse-t-elle dans un anglais hésitant. « Et aussi pour donner la nationalité américaine à mon enfant. » 

Knesia est loin d’être la seule à avoir fait ce choix. Les photos de femmes enceintes en maillots de bain deux pièces sur les plages de Miami, ou de parents exposant fièrement les deux passeports de leurs enfants inondent les réseaux sociaux russes. Depuis dix ans, de nombreuses femmes traversent l’Atlantique pour venir accoucher à Miami. Elles s’installent dans les quartiers de Hallandale ou de Sunny Isles au nord de Miami, surnommés « Petite Russie ». Les magasins russes s’y développent, les familles s’y installent, créant ainsi une véritable communauté. 

(photo Shelby Soblick/8e étage)
Anastasia et son mari.
(photo Shelby Soblick/8e étage)

Assises à l’ombre, autour d’une table de pique-nique en bois, dans un parc du quartier de Hallandale au bord de l’océan, Olga et Anastasia font connaissance. « Je suis arrivée hier (NDLR, le 27 février) » lance Anastasia, dont le ventre rebondi transparaît sous une robe à motifs. Lunettes de soleil posées sur le nez, elle est accompagnée de sa mère et de son mari. « Dans l’avion au départ de Moscou, il y avait quatre femmes enceintes avec moi. » Olga, 40 ans, part demain (le 1er mars). Son mari, lui, est arrivé une semaine avant la naissance de leur fils Daniel pour faire le voyage retour à ses côtés. 

Il est difficile de donner le chiffre précis du nombre de Russes prêtes à payer le prix fort pour accoucher aux États-Unis. Des femmes enceintes arrivent cependant tous les jours à Miami depuis Moscou. 

Nailya Valeyva a flairé la bonne affaire. Installée aux États-Unis depuis 2004, cette trentenaire russe pétillante a créé le site « Happy baby » pour aider ses compatriotes à franchir le pas. « Au début, j’ai fait ça bénévolement, car des amies enceintes me demandaient de les aider vu que j’étais déjà installée à Miami », explique-t-elle, dans un anglais impeccable, avant de poursuivre à vive allure « et ensuite j’ai compris qu’il y avait vraiment de la demande »

(photo Shelby Soblick/8e étage)
Natalia, 26 ans, est “fitness girl” de profession.
(photo Shelby Soblick/8e étage)

Sur son site internet, les jeunes femmes peuvent trouver les informations importantes pour préparer leur départ. Nailya les guide ensuite pour l’obtention du visa touristique — qui leur permet de rester six mois légalement sur le sol américain. Elle les aide à trouver un appartement, un gynécologue, un hôpital pour l’accouchement, voire un chauffeur et une voiture si besoin est. Mais ce service a un coût. Les futures mères doivent débourser en moyenne 25 000$ (un peu plus de 20 000€) pour faire appel à Nailya. Une somme qui comprend les frais de service et l’intégralité des prestations nécessaires pour l’accouchement. « À Moscou, tout ça peut être gratuit, mais pour avoir un bon médecin et accoucher dans de bonnes conditions il faut débourser au moins 10 000$ (8 000€) », complète Knesia. « Donc, on préfère mettre un peu plus et être à Miami au soleil. » 

Olga et Anastasia hochent la tête en signe d’approbation. « Happy baby » n’est pas la seule agence à proposer de tels services. « Miami mama » par exemple, qui dispose de bureaux à Hallandale (Miami), en Russie et en Ukraine, propose quatre formules sur son site internet. Ses prix sont compris entre 6 900$ (5 600€) et 27 900$ (22 600€) en fonction des services demandés (voiture mise à disposition ou non, gynécologue de renom…). Tout ça légalement, car personne n’interdit aux femmes étrangères de venir accoucher sur le sol américain. « Il faut montrer qu’elles ont l’argent nécessaire pour rester la durée de leur séjour, la lettre du médecin et dire la vérité à l’ambassade et à l’agent des douanes à leur arrivée », ajoute Nailya. Cependant, toutes les femmes n’obtiendraient pas le fameux sésame ou ne seraient pas complètement transparentes sur la raison de leur séjour aux États-Unis. 

Natalia nous reçoit rapidement entre deux shootings photo à Hallandale. Cette jeune femme ukrainienne de 26 ans, « fitness girl », alimente son compte Instagram de photo d’elle en tenue de sport, ventre apparent, à 8 mois et demi de grossesse. « J’ai des amies qui n’ont pas réussi à avoir de visa, et certaines disent qu’elles viennent seulement pour voyager », avoue Natalia, tout en grimpant difficilement dans son quatre-quatre flambant neuf. Il y a deux ans, elle a donné naissance à son premier fils à New York. « Je viens aux États-Unis uniquement pour que mes enfants aient la nationalité américaine », avoue-t-elle calmement, « pour qu’ils aient plus d’opportunités quand ils seront grands ». Cette année, elle a préféré se rendre à Miami pour faire des économies, « même si l’argent ce n’est pas un problème ». « J’ai déboursé 35 000$ (28 000€) pour accoucher à New York, pour l’appartement, le médecin… », détaille-t-elle. « Ici, j’en ai pour 12 000$ (9 700€) à peu près »

(photo Shelby Soblick/8e étage)
Le docteur Lev D. Kandinov est l’un des six médecins qui parlent russe à Miami.
(photo Shelby Soblick/8e étage)

Natalia a préféré se débrouiller toute seule sans passer par une agence. « C’est beaucoup plus cher en passant par un intermédiaire, mais je n’en ai pas besoin, je parle très bien anglais, donc je peux appeler directement sur place pour trouver un appartement ou un hôpital. » Natalia est à l’aise aux États-Unis, elle aime le pays, et notamment la Floride pour son climat agréable. Alors forcément, avoir des enfants américains c’est une véritable fierté, une aubaine même. Car selon la loi américaine, quand son premier fils fêtera ses 21 ans, il pourra sponsoriser ses parents pour l’obtention de la carte verte, ou carte de résident permanent. « Mais je le fais vraiment pour mes enfants, pas pour moi », précise-t-elle.

« Je pense que certains parents viendront s’installer aux États-Unis », suppose le docteur Lev D. Kandinov. Âgé de 44 ans et originaire de l’Ouzbékistan, il a ouvert sa clinique en Floride il y a quatre ans. « Les parents se laissent une possibilité, une porte ouverte, pour eux, mais aussi pour leurs enfants qui pourront revenir étudier aux États-Unis », poursuit-il. Le Dr Kandinov fait partie des six médecins qui parlent russe à Miami. Les bonnes critiques à son sujet sur les forums lui donnent visibilité et popularité. 

Ce « regroupement familial » est loin de plaire à Donald Trump. Le président américain a récemment déclaré qu’il souhaitait limiter drastiquement cette pratique. Encore candidat, le locataire de la Maison-Blanche avait même promis qu’il remettrait en question le droit du sol rendu possible par le 14e amendement de la Constitution et qui garantit la citoyenneté aux enfants nés sur le sol des États-Unis. Cela explique en partie pourquoi certaines jeunes femmes ont refusé de témoigner, et à quel point le sujet peut être sensible. 

(photo Shelby Soblick/8e étage)
Knesia est Russe et elle a donné naissance, il y a quelques semaines, à sa fille Taisia sous le soleil de Floride.
(photo Shelby Soblick/8e étage)

Dans une clinique du quartier de Hallandale, au 9e étage d’un immeuble sans prétention, 50% des futures mamans sont Russes. La gynécologue (NDR son nom sera gardé confidentiel en raison de l’issue chaotique de l’entretien) est bien connue en Russie et dans les pays de l’Est. Elle a créé cette clinique en 2012 et reçoit depuis en moyenne « 15 clientes russes par mois ». « Toutes les femmes viennent ici spécialement pour elle », nous confie une des secrétaires en blouse violette. Les femmes enceintes défilent dans la salle d’attente, installées confortablement sur les canapés, eux aussi violets. Attendant leur tour en fixant l’aquarium planté au milieu de la pièce. 

La clinique se veut moderne et agréable. Entre deux rendez-vous, la gynécologue et propriétaire des lieux accepte de nous rencontrer rapidement. Très méfiante, elle nous interroge à plusieurs reprises sur nos intentions. « Il y a eu un reportage diffusé à la télévision locale il n’y a pas très longtemps, et je n’ai pas du tout apprécié, ils ont simplement évoqué la nationalité américaine pour les enfants, mais ce n’est pas la seule raison qui pousse les femmes enceintes à venir me voir », détaille-t-elle d’un ton sec. « Les futures mères viennent ici pour avoir des soins de meilleure qualité par rapport à la Russie, l’Ukraine ou les autres pays de l’Est », poursuit-elle, avec un accent russe à couper au couteau. « Mais aussi pour l’océan qui est très relaxant, et pendant l’hiver c’est normal qu’elles préfèrent accoucher au soleil plutôt que dans un climat glacial. » Après quelques échanges en russe avec ses secrétaires, elle décide finalement de mettre un terme à l’entretien. Elle nous demandera de quitter immédiatement la clinique, nous interdisant au passage de parler à ses clientes. 

Le « tourisme des naissances » s’est transformé en business lucratif pour certains médecins et agences au fil des années. Cela reste donc un sujet tabou. Et il ne concerne pas seulement les Russes. Ainsi, en 2012 déjà, la presse américaine avait découvert que des milliers de mères chinoises avaient accouché dans une maternité californienne.

Pourtant, dans le contexte actuel, entre un président empêtré dans le scandale russe et des politiques anti-immigration, les personnes interrogées se méfient. « Aux États-Unis, les gens détestent les Russes, avec toutes les histoires entre Trump et Poutine », conclut la gynécologue. « Et en écrivant simplement que les femmes viennent ici pour avoir des enfants américains, ça renvoie une mauvaise image. »

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