Un monde carcéral surpeuplé

Fin novembre se tiennent chaque année les Journées Nationales Prison (JNP) en France. En 2017, elles se déroulaient autour du thème « Prison : Les oubliés de la société ». Aujourd’hui, [Jeu de cartes] vous propose un tour du monde des établissements pénitentiaires et de leurs populations. Nous y parlerons, entre autres, de surpopulation carcérale, de détenuEs, de ressortissants étrangers prisonniers et de confiance dans le système judiciaire.

(Photo Flickr/ insunlight)
(Photo Flickr/ insunlight)

[MAJ] Article initialement publié en décembre 2014 et mis à jour le 20 mars 2018

Selon un rapport de l’International Centre for Prison Studies (NDLR, un centre de recherche rattaché à l’Université de Londres), il y avait en février 2016 plus de 10,35 millions de personnes incarcérées dans des établissements pénitentiaires à travers le monde, dont près de 60 890 en France.

La carte ci-dessous a été réalisée à partir de données de l’International Centre for Prison Studies en date de 2017. Elle permet de se faire une idée assez précise des différents taux d’emprisonnement (NDLR, le ratio de prisonniers par rapport à la population totale) des différents pays du monde. Il convient cependant de garder à l’esprit que ces données proviennent d’une grande diversité de sources (bien souvent les administrations pénitentiaires ou les ministères chargés des prisons des pays en question) et restent des estimations.

Par Jannick88 [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons
Répartition des taux de détention en regard des pays (nombre de détenus pour 100 000 habitants).
(Crédit : Jannick88 [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons) cliquez pour agrandir

La légende est relativement simple : plus un pays apparaît en bleu foncé sur la carte, plus le taux d’emprisonnement y est élevé. Sans surprise, ce sont les États-Unis qui remportent la palme de leader incontesté en matière d’emprisonnement (666 prisonniers pour 100 000 habitants). Le pays devance Le Salvador (614 prisonniers pour 100 000 habitants) et le Turkménistan (583 prisonniers pour 100 000 habitants).

À noter que ni la Russie de Vladimir Poutine(15e avec 409 prisonniers pour 100 habitants) — nous vous invitons néanmoins à visionner cette très bonne série de National Geographic sur les prisons russes — ni le Rwanda (14e avec 434 prisonniers pour 100 000 habitants), pays d’Afrique centrale et de l’Est dont les geôles n’ont jamais désempli depuis l’adoption de la loi anti-idéologie génocidaire en 2008, n’arrive ne serait-ce qu’à la cheville du géant nord-américain.

Comment en est-on arrivé là ? Certains pointent du doigt la privatisation partielle du système pénitentiaire américain. En effet, de nombreuses prisons du pays sont en réalité des établissements privés. Dans le cadre de ce système, qui a connu un regain de popularité dans les années 1980, les détenus sont employés, à bas prix, par des compagnies privées évoluant dans des secteurs d’activité aussi variés que l’alimentaire ou le luxe. À l’heure actuelle, on dénombre plus de 150 de ces établissements dans le pays.

En cause aussi, la guerre contre les stupéfiants, qui a conduit nombre de petits délinquants derrière les barreaux. Beaucoup d’Américains considèrent cette lutte acharnée contre la drogue comme un échec cinglant dont la principale conséquence a été d’aggraver encore davantage la surpopulation carcérale. Il faut dire que depuis le début de la « War on Drugs » (lutte massive contre les stupéfiants) dans le courant des années 1970 jusqu’au début de la décennie, le nombre de détenus avait augmenté de près de 800 % aux USA, comme le montre le graphique ci-dessous.

En 2008, la population carcérale avait déjà augmenté de 700 %.
En 2008, la population carcérale avait déjà augmenté de 700 %.

Début janvier, un nouveau rapport du département de la Justice des États-Unis indiquait cependant qu’en 2016 (NDLR, dernières données disponibles) le pays avait enregistré une baisse du nombre de personnes incarcérées sur le territoire américain pour la troisième année consécutive. Selon ce même rapport, le taux d’emprisonnement enregistre lui aussi une baisse. De 506 pour 100 000 résidents en 2007 et 2008, il aurait été en 2016 de 450 pour 100 000 résidents. Des chiffres qui n’ont rien de négligeable lorsque l’on sait que la population totale du pays s’élève à 327 millions d’habitants.

Taux d'emprisonnement des prisonniers incarcérés dans les prisons fédérales, pour 100 000 résidents américains, entre 1978 et 2016. (Source  Bureau of Justice Statistics) cliquez pour agrandir
Taux d’emprisonnement des prisonniers incarcérés dans les prisons fédérales, pour 100 000 résidents américains, entre 1978 et 2016.
(Crédit  Bureau of Justice Statistics)
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Les plus attentifs de nos lecteurs auront sûrement remarqué que ces chiffres diffèrent sensiblement de ceux de l’International Centre for Prison Studies évoqués précédemment. Il existe une explication relativement simple à cela : la nature du système carcéral américain. En effet, le rapport susmentionné ne prend en compte que les incarcérations dans les prisons fédérales (NDLR, celles gérées par le Federal Bureau of Prisons) et pas celles dans les prisons relevant directement des États fédérés. Au total, ce sont donc bien plus de 600 000 prisonniers qui séjourne actuellement dans l’ensemble des prisons états-uniennes.

Il est intéressant de noter que tous les États américains ne sont pas responsables dans la même mesure de cette baisse du taux d’emprisonnement, comme le faisait récemment remarquer sur Twitter John Pfaff, un chercheur expert sur les questions de justice pénale ayant récemment écrit un livre sur les incarcérations de masse aux États-Unis. En fait, 25 États ont vu leur population carcérale diminuer depuis 2009, alors que 24 l’ont vu augmenter.

Parmi les bons élèves, on retrouve la Californie, la Floride, l’État de New York et le Texas. Ainsi, la Californie apparaît particulièrement en pointe dans ce domaine depuis l’adoption en 2011 d’une loi visant à diminuer la population pénitentiaire. Cet État de la côte ouest des États-Unis serait responsable de près de 70 % de la baisse en question.

La population carcérale en France au premier février 2018. (Source  Direction de l'administration pénitentiaire) cliquez pour agrandir
La population carcérale en France au premier février 2018.
(Source  Direction de l’administration pénitentiaire)
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Par comparaison, en France, on comptait en février 69 596 écroués détenus pour 67,2 millions d’habitants au 1er janvier 2018 selon les derniers chiffres de la Direction de l’administration pénitentiaire. Le taux d’emprisonnement aux États-Unis demeure donc plusieurs fois supérieur à celui de la France.

Aussi « raisonnable » ce taux d’emprisonnement français soit-il, cela n’empêche pas les prisons de notre pays de souffrir, elles aussi, d’un grave problème de surpopulation carcérale. Pour cause, avec un taux d’occupation de 120% au niveau national, et même de 200% en région parisienne, la France se place parmi les mauvais élèves européens en la matière.

La surpopulation carcérale atteint en moyenne 120% dans les prisons françaises. (Crédit  Visactu) cliquez pour agrandir
La surpopulation carcérale atteint en moyenne 120% dans les prisons françaises.
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La carte ci-dessous, réalisée par Forbes, illustre des données de l’International Centre for Prison Studies datant de 2013. Elle met en lumière le nombre de représentantes de la gent féminine incarcérées dans les prisons du monde. À l’heure actuelle, les femmes constitueraient 4,4% de la population carcérale totale.

Si l’on s’intéresse au nombre absolu, un récent rapport de l’International Centre for Prison Studies nous apprend qu’il y aurait plus de 700 000 femmes et filles actuellement incarcérées dans le monde, soit une augmentation de près de 53% depuis l’an 2000.

Les pays leaders en la matière sont, dans cet ordre, les États-Unis (205 400), la Chine (103 766, auquel s’ajoute un nombre inconnu de femmes en attente de jugement détention administrative, c’est-à-dire détenues sans avoir été jugées) et la Russie (53 304). À noter que les États-Unis hébergeraient à eux seuls près d’un tiers de la population carcérale de sexe féminin.

En revanche, lorsque l’on s’intéresse à la proportion de femmes au sein de la population carcérale d’un pays, le trio de tête est constitué de Hong-kong (plus de 19%), de Macao (plus de 18%) et de la Birmanie (plus de 16%).

(Source)
Les 10 pays avec le pourcentage le plus important de femmes au sein de leur population carcérale, en 2013. Aucun pays n’emprisonne plus de femmes que les États-Unis.
(Source  Forbes) cliquez pour agrandir

La carte ci-dessous s’intéresse au nombre de ressortissants étrangers derrière les barreaux. Elle se base sur des données de l’International Centre for Prison Studies en date de 2010.

On y apprend que les prisonniers étrangers constituaient à l’époque en moyenne 11,84% des prisonniers du monde, dont près de 92 % de la population carcérale des Émirats arabes unis, mais aussi, respectivement, 83 % et 81 % de celle des micro-États que sont Monaco et la Principauté d’Andorre. Même constat en Arabie Saoudite où 72 % de la population carcérale est constituée d’étrangers.

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Pourcentage de prisonniers étrangers dans la population carcérale.
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Enfin, notre dernière carte s’intéresse à la confiance placée dans le système judiciaire – après tout, sans condamnation, pas de peine de prison. Vous remarquerez qu’en 2014, selon des données collectées par Gallup, une entreprise américaine qui offre un bouquet de services de recherche touchant la gestion du management, la gestion des ressources humaines et les statistiques, 48 % des Français affirmaient avoir confiance dans leur système judiciaire. C’était bien plus qu’en Italie, où seuls 29% des gens affirment avoir confiance dans les tribunaux, mais bien moins qu’au Danemark ou en Suisse (83% dans les deux cas). La moyenne des pays de l’OCDE était pour sa part à 54 %.

De l’autre côté de l’Atlantique, le système judiciaire des États-Unis recevait étonnamment 59% d’opinion positive. Même constat en Allemagne avec 67% des citoyens exprimant leur soutien aux tribunaux.

Le constat apparaissait néanmoins bien différent en Asie, où à l’exception de quelques pays comme le Vietnam et le Laos, les populations semblaient plus enclines à faire confiance à leur système judiciaire qu’en Occident. À l’inverse, en Amérique latine (35 % en moyenne) et dans les pays de l’ex Union soviétique (28% en moyenne), on se montrait encore très dubitatifs…

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Rappelons bien que ces chiffres restent (comme toujours) à prendre avec des pincettes. La méthodologie de l’étude indique que seuls 1000 adultes de chaque pays, âgés de 15 ans ou plus, ont été interrogés dans le cadre de cette enquête. De plus, pour des raisons évidentes, un certain nombre de pays demeurent absents de cette représentation cartographique. C’est par exemple le cas de la Chine, de la Syrie, de l’Égypte, de la Libye ou encore de l’Algérie.

D’autres études et sondages, comme celle-ci ou celui-là, peuvent ainsi donner des résultats bien différents.

Comme le rappelait à l’époque Gallup, la confiance en la justice dépend « pour beaucoup à la culture et au contexte politique » et « varie donc fortement entre les pays ». En résumé, la notion de justice n’est pas la même partout, ce qui vient influencer la confiance envers les institutions et le système judiciaire, de même que de nombreux autres facteurs.

Le sujet vous intéresse ? Vous pouvez consulter le dossier complet des Journées nationales Prison 2017 : ici. Nous vous invitons également à aller lire (ou relire) l’enquête de notre journaliste Agathe Rigo sur le viol carcéral, mais aussi celles de Margot Hemmerich et Charles Perragin sur les « codétenus de soutien » luttant contre le suicide et de Pauline Baron sur le vide juridique auquel se retrouvent confrontés les prisonniers transsexuels. Bonne lecture.

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