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À FRONTIÈRE OUVERTE

Au Venezuela, le système de santé est à genoux, victime d’une crise économique, sociale et politique sans précédent qui s’envenime chaque jour depuis maintenant quatre ans. Inflation exponentielle, pénuries, les habitants sont confrontés à des troubles d’une ampleur inédite pour un pays qui était jusqu’alors l’un des poids lourds économiques de la région. C’était avant la brusque chute du cours du baril de brut fin 2014. Elle s’est poursuivie jusqu’en 2016, asséchant au passage une économie vénézuélienne totalement dépendante de sa production pétrolière. Le pays, déjà fragilisé par la mort de son leader charismatique Hugo Chávez en 2013 et la difficile élection de son dauphin Nicolas Maduro avec 50,66% des voix, s’enfonce dans la crise. Sans l’argent du pétrole, plus rien ne fonctionne dans la République bolivarienne.

En cinq ans, l’économie vénézuélienne se rétracte de 45 % et le pays enregistre en 2017 le pire taux d’inflation au monde, avec une hausse de 2 616 % en douze mois. Magasins vides, monnaie qui s’effondre, hôpitaux fermés, pénuries de nourriture et de médicaments, les 30 millions d’habitants manquent de tout et en premier lieu de soins médicaux.

Beaucoup décident de partir : d’après les chiffres d’Amnesty International, près de deux millions de Vénézuéliens ont fui leur pays depuis le début de la crise. Plus de la moitié – souvent les plus fragiles – a rejoint la Colombie en raison de sa proximité. À Cúcuta, principal point de passage entre les deux pays et plus grande ville frontalière colombienne, des centaines de milliers de ces réfugiés défilent sans interruption depuis deux ans. Le nombre de patients vénézuéliens explose à l’hôpital Erasmo Meoz, le plus important de la région, et le personnel a du mal à faire face.

Ici, les lits s’entassent jusque dans la salle d’attente et la consultation se déroule souvent dans les couloirs. Peu importe pour les patients vénézuéliens : avec les pénuries de médecins et de médicaments dans leur pays, venir en Colombie est la seule solution. Angel Ernesto Albanoz, 61 ans, a préféré passer la frontière pour traiter son cancer.

Si Angel a pu être soigné ici à Cúcuta, c’est parce qu’il était dans une situation d’urgence. Mais pour la suite de son traitement, notamment sa chimiothérapie, il n’a aucune garantie. En Colombie, le système de soin accueille tout le monde, sans-papiers inclus, mais jusqu’à un certain point seulement : les étrangers non assurés ne sont pas pris en charge au-delà des premiers soins. 

 

Comme nous l’explique le docteur Andrés Eloy Galvis, chef du service des urgences, « On est dans une situation absurde où un Vénézuélien qui vient ici pour se faire soigner doit, en théorie, attendre que son cas se détériore pour qu’on le traite. Si un étranger a besoin de soins réguliers et qu’il n’a pas d’assurance, ce qui est le cas de presque tous les Vénézuéliens qui viennent ici, on ne peut rien faire, à part soigner les symptômes quand ça va mal. Après, il est vrai qu’ici on étire les règles, on fait le maximum pour ne pas en arriver là et soigner tout le monde, mais c’est très compliqué. »

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Rodolfo González se trouve précisément dans cette situation complexe. Cet avocat vénézuélien de 48 ans a besoin d’une hémodialyse tous les deux jours. Sans ces soins, il risque l’accident vasculaire cérébral. Chez lui à Caracas, la capitale vénézuélienne, il était traité quatre fois par semaine depuis neuf ans. Aujourd’hui, et faute de médicaments, son hôpital ne le reçoit plus. « J’ai vu à la télévision que les hôpitaux colombiens soignaient gratuitement les Vénézuéliens, c’est pour ça que j’ai fait le voyage jusqu’ici. »

 

Comme beaucoup d’autres, Rodolfo a passé la frontière légalement, avec son passeport, en traversant le pont international Simón Bolívar à quelques kilomètres de Cúcuta. Mais une fois à l’hôpital, c’est la désillusion : « en fait ils ne peuvent rien pour moi ». Sa maladie n’est pas une urgence, elle demande un traitement sur le long terme qui n’est pas pris en charge pour les étrangers. Rodolfo recevra finalement un traitement pour faire baisser sa tension et éviter l’AVC, mais son problème reste entier. Son seul espoir : une demande de mise sous tutelle, un mécanisme juridique qui permettrait la prise en charge de ses soins par l’Etat colombien. L’avocat reprend le dessus sur le patient : « C’est le droit du citoyen à la vie et à la santé. Ça te donne le droit à n’importe quel soin, car c’est un droit fondamental ».

 

Rodolfo reste inquiet : sa demande doit encore être étudiée par un juge puis approuvée par l’État. Surtout, il a déjà un ordre de sortie de l’hôpital Erasmo Meoz et sans sa tutelle, il devra retourner à Caracas où son traitement est introuvable. « Ce qui me rend triste quand je rentre au Venezuela c’est que je me sens comme un étranger dans mon propre pays. Ici en Colombie on s’est occupé de moi au moins. Là-bas, l’hôpital n’a plus le matériel pour mon hémodialyse. » Quant à l’avenir dans son pays, il le voit sombre :« du jour au lendemain, ma vie s’est écroulée. Avant j’avais trois maisons, j’étais avocat, je travaillais dans la police touristique de Caracas, j’exerçais comme professeur d’anglais aussi. Je cumulais les emplois pour avoir de quoi vivre. C’était déjà dur avant la crise mais maintenant… On a tous fait des sacrifices pendant des années, nous les Vénézuéliens, pour survivre. Et aujourd’hui on n’a plus rien ».

Les enfants ne sont pas épargnés par l’effondrement du système de santé au Venezuela. Beaucoup de parents paniqués passent la frontière à Cúcuta pour faire soigner leurs petits en Colombie. Avec les personnes âgées, les enfants sont les premiers touchés par le manque de nourriture et la dégradation des conditions sanitaires dans le pays. Amisadai Bernes vient d’arriver aux urgences pédiatriques avec sa petite fille Luisana, un an et demi, atteinte d’une pneumonie et d’une lésion du poumon. « Ça va mieux maintenant, je suis fatiguée mais vraiment soulagée ! » La jeune maman de 24 ans habite à Palotal, une petite ville vénézuélienne à quelques kilomètres à peine de la frontière. C’est son médecin qui lui a conseillé d’aller faire soigner sa fille en Colombie. Lui n’avait rien pour la traiter.

Une fois les examens terminés, le diagnostic tombe : Luisana a un poumon bouché. « Elle va devoir rester plusieurs jours », déplore sa maman. « Je vais rester avec elle, évidemment. » Ici, pas de salle de repos pour les parents ni de lit d’appoint. La mère et la fille partagent un petit lit d’hôpital installé à l’accueil du service de pédiatrie. Amisadai ne pourra pas travailler pendant quelques jours. D’habitude, elle traverse la frontière tous les jours pour aller vendre de la marchandise vénézuélienne en Colombie. Une activité illégale, mais qui lui permet de survivre. Elle fait aussi quelques ménages à droite à gauche. « Au Venezuela, on est vraiment dans une situation terrible à cause de ceux qui gouvernent actuellement. Là-bas il n’y a aucun futur pour mes enfants. » Elle a aussi un fils de huit ans, qu’elle a dû laisser à une voisine côté vénézuélien le temps de faire soigner sa fille.

 

À quelques mètres, derrière un simple rideau, patiente la petite Danna Isabela, 3 ans. La fillette souffre d’une infection dont on ignore encore l’origine. Sa grand-mère est inquiète : elle a vu des proches tomber gravement malades au Venezuela ces dernières années, faute de soins.

Les Vénézuéliennes enceintes sont aussi nombreuses à pousser les portes de l’hôpital Erasmo Meoz de Cúcuta. Accoucher de leur côté de la frontière est devenu dangereux : d’après Amnesty International, la mortalité maternelle a plus que doublé au Venezuela entre 2015 et 2016. La mortalité infantile a quant à elle augmenté de 30%.

Deisy, quant à elle, a accouché il y a quelques jours. Cette Vénézuélienne habite en Colombie depuis deux ans maintenant. Poussée comme tous les autres par la crise qui ravage son pays, elle ne pense plus au retour et veut élever ses enfants ici.

Face à cet afflux sans précédent, l’hôpital de Cúcuta le plus proche de la frontière est en première ligne. Le Docteur Andrés Eloy y dirige le service des urgences. Pour lui, son établissement est proche du point de rupture. Avec plus de 6 000 patients vénézuéliens traités en 2017 et le double attendu en 2018, les pénuries de médicaments et le manque de financements se font durement sentir. Au total, son hôpital a déjà dépensé 3 millions d’euros pour soigner les réfugiés médicaux vénézuéliens et l’État colombien, qui devait prendre en charge ce surcoût, n’en a pour l’instant remboursé qu’une infime partie.

L’approche de l’élection présidentielle au Venezuela, prévue le 20 mai prochain, fait même craindre un nouvel afflux de réfugiés. Nicolas Maduro, candidat à sa réélection, a promis un scrutin libre, mais les ONG et les observateurs internationaux présents dans le pays dénoncent déjà une recrudescence des arrestations arbitraires et des cas de tortures d’opposants dans les prisons du régime. Quant à l’économie vénézuélienne, elle ne montre aucun signe d’amélioration.

 

Le pays devrait même connaître en 2018 une inflation record de 13 800% selon le FMI. Le président Maduro a bien annoncé le 31 mai dernier une augmentation du salaire minimum de 94%, pour le passer à 2,6 millions de bolivars par mois en comptant les bons alimentaires distribués par le gouvernement. Mais c’est déjà la troisième augmentation cette année, après les cinq décidées en 2017, et elles restent dérisoires face à l’inflation galopante. Début mai, le salaire minimum mensuel, qui concerne deux tiers des 19,5 millions de travailleurs actifs au Venezuela, représentait moins de 4 euros au taux de change parallèle, qui fait référence. De quoi acheter deux kilos de poulet…

 

Pourtant, pour Jorge Arreaza Montserrat, ministre vénézuélien des Affaires étrangères, « il n’y a pas de crise » au Venezuela, ou en tout cas « pas plus que dans n’importe quel autre pays. Nous faisons face à des problèmes économiques et à des circonstances auxquelles chaque pays est confronté. » Des propos tenus le 11 avril dernier, lors d’une conférence de presse organisée à Bruxelles dans le cadre d’une rencontre avec la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini. Pendant ce temps-là, sur le pont international Simón Bolívar, trait d’union avec la Colombie, des centaines de Vénézuéliens continuent de se presser chaque jour pour fuir leur pays.

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Nastasia Haftman & Romain Reverdy

Installée à Bogota depuis février 2016, Nastasia travaille principalement comme rédactrice télé. Elle a fait ses premières armes pendant deux ans au sein de la rédaction de LCI avant de partir tenter l’aventure du journalisme indépendant en Colombie. Romain est spécialisé dans la prise de vue vidéo et travaille pour les médias français depuis un peu moins de 2 ans. Il a vécu 4 mois à Shanghaï comme correspondant avant de partir s’installer en Colombie, où il vit aujourd’hui.

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