Au cœur de la brousse ivoirienne, la cité du prophète Papa Nouveau

Le prophète autoproclamé Papa Nouveau a utilisé la foi de ses fidèles pour les guider vers le travail, la médecine et l’éducation modernes. Depuis 1948, sa communauté prospère en Côte d’Ivoire, et elle lui a survécu.

Jour de pèlerinage à Toukouzou-Hozalam. (photo Emre Sari & Charles Bouessel/8e étage)
Jour de pèlerinage à Toukouzou-Hozalam. (photo Emre Sari & Charles Bouessel/8e étage)

« Le village du prophète ? Tout droit au carrefour, et au bout de la piste ! », indique un policier de Jacqueville, bourgade ivoirienne à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Abidjan. Après le croisement, le bitume disparaît. Dix kilomètres plus loin, la piste en terre battue vient mourir au pied d’une station de pompage de pétrole. Désormais, les roues de la moto s’enfoncent régulièrement dans le sable chaud. Il faut parfois pousser.

Le « village saint » se mérite. Le long de la côte Atlantique, le chemin raccorde quelques bourgades, une poignée de hameaux, et leurs cases en bois éparpillées. Sous les toitures faites de feuillage, sous les cocotiers, sur les plages, des populations de quelques dizaines d’individus vivotent. Par endroit, leurs déchets s’accumulent.

À l’angle d’un virage, comme par miracle, la misère s’estompe. La route s’élargit brusquement. Des maisons en ciment blanc s’alignent le long d’une rue principale où deux camions pourraient se croiser sans mal. Aucun détritus ne traîne. Au cœur de la cité, le visiteur fraîchement émergé de la brousse découvre avec stupéfaction une église d’une capacité de 3000 personnes — autant que d’habitants. Bienvenue au village saint de Toukouzou-Hozalam, fondé en 1948 par le prophète Papa Nouveau et ses 70 fidèles.

Bien qu’illettré et non francophone, ce fils de paysans d’un patelin voisin a commencé à prêcher « la parole transmise par Dieu » en 1917, à la suite d’une illumination. Il a fondé sa religion monothéiste, adaptée de la tradition judéo-chrétienne au contexte spirituel africain. Papa Nouveau arborait par exemple un bâton magique de bénédiction, et clamait que des géants en armes, invisibles aux yeux des mortels, protégeaient son église des mauvais esprits.

Papa+Eglise

Au cours de son siècle de vie (1901-2001), le guide spirituel n’a pas seulement vu le salut des hommes dans la prière, ou dans une attente benoîte des fruits du seigneur. Au contraire, il a guidé les siens vers l’autonomie alimentaire et financière. Vers l’éducation, la santé et le travail.

AIDE-TOI, LE CIEL T’AIDERA

« Tu prieras et tu travailleras ; tu travailleras et tu prieras ; tu éviteras de rester oisif », stipule la dixième des recommandations de Papa Nouveau. L’un de ses trente-trois enfants, Augustin Nouveau, traduit cela concrètement : « Avec Papa Nouveau, les bras croisés, assis sous les cocotiers, à regarder passer les bateaux et à jouer, ça n’a plus existé ».

Dès les années 1950, les mains et la sueur des fidèles ont fait sortir de terre les bâtiments en dur. Aucune aide financière extérieure n’a été perçue pour acheter les matériaux et le travail d’ouvriers qualifiés. « La première église a été financée avec l’argent de la pêche à la langouste et des crabes de mer », se rappelle Augustin. Aujourd’hui, dans le village se dressent un centre de santé, trois écoles, six bâtiments religieux, dont la grande église, ainsi qu’une vingtaine d’habitations en dur. Un urbanisme qui tranche avec les grappes de cases aux alentours de Toukouzou-Hozalam.

travail

Au nord du village, le prophète a fait assécher toute une région marécageuse, à la main, à la pelle, à la pioche. Ses ouailles ont creusé une centaine de canaux de drains de plusieurs dizaines de mètres de long sur cinq de large. « Dans le passé ici, vous aviez de l’eau jusqu’à la taille avant que Papa Nouveau ne vienne transformer ça », s’amuse le fils du guide spirituel, à l’ombre d’une cocoteraie plantée dans les années 1960.

Deux des canaux se distinguent. Le premier, d’un kilomètre et demi de long sur 70 mètres de large — soit plus de dix hectares —, offre un accès navigable du village à la lagune Ebrié, encore plus au nord, et sert pour la pêche. Le second, baptisé Essokroufô, symbolise un fleuve sacré. « Au même titre que le Jourdain et le Gange », précise Augustin. Des berges en bétons permettent aux fidèles de descendre se purifier dans l’eau.

Pour se nourrir, les habitants ont en partie mis en culture les terres fertiles gagnées sur les marécages. La production des parties communes — baptisées « Jardin du bonheur » — permet de gagner de l’argent pour les travaux communautaires. Manioc, tomates, concombres, ignames, et une centaine de cocotiers poussent sur l’ancien territoire des crocodiles.

Dès les années 1940, le Prophète a compris qu’une population ne peut prospérer sans accès aux soins. Il a obligé ses fidèles à délaisser la médecine traditionnelle africaine, la sorcellerie, les rites animistes censés chasser les mauvais esprits, malgré leur profond ancrage socioculturel. Aujourd’hui encore, la science occidentale n’inspire pas toujours confiance et reste souvent inabordable financièrement. « Dans les villes, entre 15% et 20% des gens se rendent dans les structures de soins modernes. La proportion baisse en campagne », confirme le docteur Claude Leroy, fondateur de l’institut médico-chirurgical France-Ivoire à Abidjan, installé depuis plusieurs décennies.

Le centre de santé. (photo Emre Sari & Charles Bouessel/8e étage)
Le centre de santé. (photo Emre Sari & Charles Bouessel/8e étage)

À l’entrée d’Hozalam, le dispensaire et la maternité, construite dès 1971, sont des institutions reconnues pour leur sérieux dans la région. Une cinquantaine de femmes extérieures au village sont venues y donner la vie en 2015. « Ici tout se passe à merveille. Pas d’accouchement à domicile à Hozalam. Pas comme ailleurs », se réjouit Yapi Dey Gwladys Zita, l’infirmière en chef, les cheveux ébouriffés par le souffle de son ventilateur de bureau.

La praticienne insiste sur le rôle de la prière, en particulier dans les accouchements difficiles. « En cas de problème, nous faisons appel au Messager (NDLR, le guide spirituel de la communauté depuis la mort du prophète). Il prie pour la femme et tout se passe bien ensuite ». D’ailleurs, de nombreuses femmes stériles, noires ou blanches, ont réussi à enfanter après un séjour à Toukouzou-Hozalam, et les bénédictions de son Église. « Prier… Se soigner… Prier encore plus… Et retourner voir le médecin », résume Marie-Louise, l’une des filles biologiques de Papa Nouveau, assise, entourée de sa nombreuse famille, sous le porche de sa maison.

PAS D’ÉCOLE BUISSONNIÈRE

En fin de journée à Toukouzou-Hozalam, des ribambelles d’écoliers en uniforme beige déferlent dans les rues. C’est que Papa Nouveau a envoyé tous les enfants en classe et a payé les instituteurs avant que l’État ne prenne le relais. Les trois établissements scolaires de premier cycle rassemblent près de 600 élèves. Comme leurs parents au centre de santé, ils viennent de tous les villages alentour.

Assis sous un imposant manguier dans la cour d’une école primaire, Koffi Konyn Moïse, le directeur, s’enthousiasme : « Je n’ai jamais eu moins d’enfants dans une classe. Ailleurs, j’en avais parfois 60 en même temps. Impossible de se concentrer sur chacun. Ici, ils sont 20, grâce aux trois écoles. C’est parfait pour apprendre ». Selon lui, 95% des écoliers sont passés en 6e en 2015, et 100% en 2014. Cependant, au-delà de l’apprentissage scolaire, la religion de Papa Nouveau enseigne aussi la parcimonie aux plus jeunes, encouragés à épargner dans une tirelire ; et aussi aux adultes, poussés à mutualiser leurs efforts et leurs fonds dans des coopératives.

L'école. (photo Emre Sari & Charles Bouessel/8e étage)
L’école. (photo Emre Sari & Charles Bouessel/8e étage)

« Le guide avait envoyé des jeunes du village à l’étranger poursuivre leurs études », se souvient Honoré Nouveau, un autre enfant du guide. Ses héritiers, biologiques ou non, se sont ainsi épanouis, chacun à leur manière. Marie-Louise est traductrice du français vers l’avikam, la langue locale. Augustin est titulaire d’un doctorat de sociologie de l’université de Boston. Jean-Benoît Nouveau, un autre fils, a étudié en Allemagne et travaille au ministère du Commerce.

Ses héritiers ne sont pas les seuls vecteurs du rayonnement de Papa Nouveau hors du village. Le prophète a toujours défendu ardemment la paix — qu’il jugeait indispensable au développement — dans toute la Côte d’Ivoire. Dès 1937, 23 ans avant l’indépendance du pays, il avait prédit que « les Blancs et les Noirs s’attableront devant le même repas et travailleront ensemble dans les mêmes bureaux ».

Rapportés par ses détracteurs noirs à l’administration française, ces propos lui ont valu cinq ans de prison, de 1937 à 1942, et une ribambelle de procès de 1947 à 1952. La légende raconte d’ailleurs que le prophète subjugua les juges en lévitant dans la salle d’audience du tribunal de Grand-Bassam, l’ancienne capitale.

Malgré ses démêlées avec la justice coloniale, il n’a jamais renié sa prophétie de paix entre les Noirs et les Blancs, qu’il disait considérer comme ses frères. Son intégrité a fini par susciter l’admiration de ses vieux geôliers. Pierre Messmer, l’ancien gouverneur de la Côte d’Ivoire, a par exemple déclaré dans l’ouvrage « Hommage à Papa Nouveau », réalisé en 1997 sous la direction d’Augustin Nouveau : « Les Ivoiriens sont très conscients de la nécessité qu’un développement spirituel accompagne le développement économique. Et dans ce développement spirituel, il n’y a pas de doute que l’action de Papa Nouveau ait sa place ».

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HOZALAM, UN LIEU DE DIALOGUE

Papa Nouveau a été un médiateur respecté pendant les périodes de tensions qu’a traversé le pays. En octobre 2000, après avoir été chassé par la rue au terme d’élections contestées, le Général Guéï a trouvé refuge à Toukouzou, évitant une probable escalade de violence et de représailles. Ce qui fera dire à Emile Boga Doudou, ex-ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, dans un discours prononcé le 8 juillet 2001: « Si, à la fin de [cette] transition militaire chaotique, la guerre a épargné la Côte d’Ivoire, il est bon de le dire, c’est grâce à Papa Nouveau ».

Conformément à une prophétie formulée en 1983, la guerre a effectivement épargné la Côte d’Ivoire jusqu’à la mort du prophète. Pourtant, après sa mort, en 2001, le pays s’est enfoncé dans une guerre civile, à partir de 2002 et jusqu’en 2011. Durant cette période, le village de Toukouzou-Hozalam a toutefois montré l’exemple de la réconciliation, notamment en accueillant près de 700 réfugiés de toutes confessions et origines. La petite lagune sacrée de feu Papa Nouveau a constitué un îlot de paix et de dialogue interreligieux et interethnique, juste au moment où le pays se déchirait sur le concept xénophobe de l’ivoirité. Employé en 1993 par le président Henri Konan Bédié, le mot désigne la préférence ethnique pour les Ivoiriens de pure souche. Il a servi de prétexte, par exemple, pour éliminer des adversaires politiques, exproprier des paysans, tous accusés de ne pas être assez ivoiriens.

À rebours de ces discriminations, en 2012, le « pèlerinage Papa Nouveau » a réuni dans le village un nonce apostolique du Vatican, des membres de différentes Églises pentecôtistes et du Conseil National Islamiste, des Cheikhs et même des aumôniers militaires de la force militaire française Licorne. En décembre 2006, l’imam El Hadj Dosso Mamadou, membre du Conseil National Islamique ivoirien, a évoqué la similitude de l’histoire de Papa Nouveau avec celle de Mahomet et a clamé la « dimension universelle de son Eglise ». D’ailleurs, tous les chefs d’Etat ivoiriens se sont rendus au moins une fois à Toukouzou-Hozalam ; et il est difficile de dénicher un café à Abidjan où personne ne connaît le prophète.

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Papa Nouveau décédé, l’acharnement des habitants à prospérer, et à faire prospérer la communauté, s’est atténué. La population a toujours continué de croître, mais les travaux communautaires rassemblent seulement une poignée de villageois pour entretenir « le Jardin du bonheur », contre une centaine avant le décès du guide. Au fil des ans, de nombreux canaux parallèles ont disparu sous une couche de verdure sauvage. Les institutions religieuses et sociales fonctionnent toujours, mais la ruine s’est emparée de certaines habitations, d’une annexe du dispensaire, et de deux bâtiments sacrés sur huit. Au fil des ans, même les berges du fleuve sacré se sont fissurées. À la lisière de leur ancien territoire, les crocodiles rôdent, dans l’attente du départ des hommes.

Les carnassiers risquent d’attendre longtemps. Ce dimanche de décembre 2016, à l’approche du 100e anniversaire du début de la religion, il flotte dans le village un esprit de renouveau. Les grands travaux communautaires ont repris, les pelles drainent les canaux ressuscités, les brouettes convoient de la terre ; les habitants ont défriché quatre canaux. Et les jeunes du village s’activent dans de nouvelles aquacultures et cultures vivrières. Néanmoins, cette fois, la promesse de Salut seule ne suffit plus à attirer les travailleurs. Les fils du prophète leur versent un salaire.

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1 commentaires

  1. Clément Cordon 2 années ago

    Article très intéressant. Merci

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