Et si la Finlande avait trouvé une solution au « sans-abrisme » ?

Depuis les années 1980, la Finlande s’est donné pour objectif de loger tous ses habitants, pour que personne ne dorme plus jamais dans la rue. Une volonté portée par l’État depuis plus de dix ans au travers d’une politique inédite : « Logement d’abord ».

Marit et ses amis vivent dans l’unité de Sällikoti. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)
Marit et ses amis vivent dans l’unité de Sällikoti. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)

Au fond du couloir, trois voix d’hommes parlant en finnois émanent d’un appartement. La porte est ouverte. Une forte odeur de cigarette s’en échappe. Nous sommes chez Risto qui reçoit ses deux amis, Jarno et Pena. Comme tous les matins, ils se retrouvent pour regarder des séries sur le grand écran plat de Risto. « Une histoire avec la police montée au Canada », précise Jussi Lehtonen, qui nous aide pour la traduction. Il est le directeur de l’unité de logement Sällikoti, dans le centre-ville d’Helsinki. L’immeuble en briques rouges de quatre étages héberge trente-cinq personnes. Toutes sont d’anciens SDF de longue durée.

Avec ses longs cheveux et sa barbe, autrefois roux et aujourd’hui grisonnants, le vieil homme, allongé sur son canapé, plaisante en évoquant sa French connection : « Mon surnom, c’était Obélix ! Avec mon énorme sac à dos et mon gros ventre, je lui ressemblais beaucoup. C’était comme si je portais un menhir comme lui ». Cela fait dix ans que Risto a troqué son sac pour un deux-pièces qu’il a pu aménager à son goût. Vieux patins à glace, voitures miniatures encore emballées, des objets de toutes sortes ornent ses murs. « Je n’avais qu’une poêle cassée en arrivant. » Risto vit maintenant dans une sorte de petite brocante, sous le regard méfiant de son chat. « Il n’aime pas trop les inconnus », précise Jussi. Le vieil homme ne travaille pas et participe parfois aux activités organisées pour les locataires, comme des sorties dans un chalet dans la campagne finlandaise. Il profite aujourd’hui d’une vie paisible de retraité, comme ses amis.

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Travailleur social depuis 1991, Jussi Lehtonen a d’abord géré un refuge de nuit, entre 1998 et 2001, avant de travailler comme assistant social dans un hôpital psychiatrique puis de finalement rejoindre la protection de l’enfance. En 2006, il était en discussion avec le président de « Vailla vakinaista asuntoa ry », une association créée en 1986 dont le but est de supprimer les refuges temporaires et de fournir un logement à tout le monde, lorsque ce dernier décède d’un cancer. Il ne pourra mener lui-même son projet à terme. Partageant la frustration du défunt de voir, chaque hiver, les mêmes personnes se présenter au centre d’accueil temporaire, Jussi se fait la promesse d’aller au bout.

Le principe qu’il souhaite mettre en place est simple : faciliter l’accès à une habitation individuelle pour les personnes précaires, avec un contrat de location à leur nom, pour une durée indéterminée. « Certains SDF n’acceptaient pas les services d’aide déjà disponibles. Nous leur avons demandé pourquoi. La majorité nous a répondu qu’une réhabilitation n’était pas possible sans un lieu où vivre. Ce qui est assez basique et évident en fin de compte », constate à l’époque le futur directeur de l’établissement. C’est sur la base de leur expérience que l’initiative « Logement d’abord » a été lancée par le gouvernement finlandais. « Ils avaient la théorie, mais pas la pratique. »

(photo Marie Alix Detrie/8e étage)
(photo Marie Alix Detrie/8e étage)

UN ENGAGEMENT DE L’ÉTAT, DU LOCAL AU NATIONAL

Peter Fredriksson incarne la politique de relogement pour les SDF de Finlande. Il nous reçoit, la veille de son départ à la retraite, au Ministère de l’Environnement, où il a travaillé pendant plus de vingt ans. Le premier rapport sur la façon de combiner l’administration chargée des logements et celle liée aux affaires sociales et de santé, concernant les politiques pour les SDF, date de 1985. Ce document d’une quinzaine de pages reste la référence. « Ce n’est donc pas un principe nouveau », analyse-t-il.  « D’autant qu’en Finlande, c’est inscrit dans notre Constitution : l’État doit aider les gens à avoir leur propre logement. »

Au début des années 1990, passage à l’étape suivante. À compter de cette date, le plus gros acteur du secteur, le Helsinki Deaconess Institute, commence à mettre en place une analyse personnalisée des besoins (santé, addiction, dettes, etc.) en plus de garantir des logements aux SDF de longue durée. « C’est très important d’avoir un espace individuel où vous avez votre propre indépendance, et surtout le droit d’y faire ce que vous voulez. C’est une nouvelle façon de penser. Dans les modèles précédents, c’était une récompense pour bon comportement. Vous sortez de votre addiction : vous avez votre appartement. Sauf que dans la plupart des cas c’est impossible », poursuit Peter Fredriksson. Malgré cette prise de conscience, le processus met longtemps à porter ses fruits.

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Il faudra attendre le nouveau ministre de l’Environnement, arrivé en 2007, pour que l’État s’engage de façon ferme et déterminée. Un groupe d’ « Hommes Sages », constitué de quatre personnes, est alors chargé de mettre en place un programme gouvernemental. Parmi elles, Juha Kaakinen qui en était le secrétaire explique : « Les principes ont été formulés et on a cherché sur Google : on s’est rendu compte que ça existait déjà aux USA ! L’approche générale est similaire, mais le contexte est différent ». Le modèle américain cible en effet les personnes ayant des problèmes de santé mentale et la prise en charge médicale est une condition à l’obtention d’un logement.

« Nous avons commencé l’expérimentation dans dix villes avec lesquelles nous avons signé des lettres d’intention : c’est le point de départ pour que ça fonctionne. Un contrat très détaillé avec le plus gros acteur local, combinant toutes les politiques sociales, de santé, des aides financières, etc. », explique Peter Fredriksson. Le gouvernement s’est également engagé à financer la totalité des nouveaux investissements nécessaires (construction de nouveaux logements, engagement de nouveau personnel, matériel médical…) : 50 % sous forme de bourses, 50 % sous forme de prêts. 240 millions d’euros ont ainsi été dépensés en huit ans. « Sans la volonté politique et l’alliance de trois ministères, de l’environnement pour la construction de logements, de la santé et des affaires sociales pour l’encadrement et des finances pour dégager le budget nécessaire, ça n’aurait pas été possible. »

Peter Fredriksson. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)
Peter Fredriksson. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)

Après de longues discussions, la définition du « SDF longue durée » est elle aussi enfin posée : il faut être sans aucun domicile pendant un an ou de façon répétée au cours de trois années ; et vivre dans un environnement difficile — par exemple avoir des problèmes d’alcool, être incapable de payer son loyer, ou encore avoir dû quitter son logement pour cause d’insalubrité ou pour des raisons de santé…

Les procédures peuvent s’avérer plus ou moins longues en fonction de la disponibilité des logements. Certaines personnes attendent parfois deux ans avant de se voir enfin remettre leurs clés. La plupart sont seules, même s’il est aussi possible d’avoir un appartement à deux ou en famille. Les sans-abri sont prioritaires, comme les personnes ayant perdu leur cote de solvabilité ou ne correspondant plus aux critères habituels pour louer un appartement. Une fois la personne logée, il s’agit ensuite de lui proposer une aide pour une éventuelle réhabilitation. Elle ne constitue cependant pas une obligation.

Risto, alias Obelix. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)
Risto, alias Obelix. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)

CHACUN CHEZ SOI

Risto, ancien alcoolique, se dit sobre depuis presque neuf ans, pour raison de santé. S’il réussit à se maintenir, c’est aussi grâce à son chat. « C’est beaucoup de responsabilité et il y a des risques que l’animal ne soit pas bien pris en charge si son maître consomme trop d’alcool », précise Jussi. « La sobriété est une condition pour avoir un animal de compagnie. »

Risto est l’un des premiers à avoir emménagé dans cette barre d’immeuble. Entre deux bouffées de cigarette, il raconte qu’avant cela il a passé une vingtaine d’années à dormir en prison, chez des amis ou dans la rue. Depuis qu’il habite ici, il n’aurait commis aucune infraction. Il paye son loyer grâce à sa pension et des aides. Assis à sa gauche, Jorna est sobre lui aussi, il a emménagé en 2008. Pourtant, en face, Pena, locataire depuis 2007, a sa petite bouteille d’alcool blanc posée à ses pieds.

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Dans les couloirs, il n’est pas rare de retrouver certains des locataires en état d’ébriété. Si le choix de suivre une cure de désintoxication leur appartient, les règles de sécurité sont néanmoins plus fermes qu’ailleurs : une infirmière est toujours présente sur les lieux et l’alarme incendie a été modifiée pour mettre quelques minutes supplémentaires à se déclencher et permettre de vérifier si la venue des pompiers est justifiée. Il arrive en effet souvent qu’une casserole soit oubliée sur une plaque électrique, pour cause d’évanouissement ou de prise excessive de certaines substances. Jussi Lehtonen ne manque pas de lucidité : « Une gueule de bois sera toujours « moins pire » ici que dans la rue. Beaucoup continuent de boire, mais par période. Ici, les locataires sont âgés, souvent isolés, ils n’ont pas vraiment de perspective. La prise en charge sera différente pour les jeunes ».

VVA n’est en effet pas seule à avoir des logements destinés aux SDF. 80% des personnes sans domicile ne vivent pas dans la rue à l’année — il fait de toute façon trop froid en Finlande pour survivre à l’hiver —, mais chez des amis ou de la famille. Une grande partie se retrouve sans domicile à cause de dettes, parfois d’un divorce ou encore d’une situation familiale tendue. La Finlande possède donc dans son parc immobilier des appartements éparpillés dans les villes ou des immeubles plus spécialisés, selon les besoins spécifiques de chaque groupe.

Le chat de Risto. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)
Le chat de Risto. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)

VIVRE, NE PLUS SURVIVRE

Le succès de l’opération est indéniable : en dix ans, le nombre de SDF de longue durée a été divisé par deux. Depuis les années 1980, le nombre de personnes sans domicile fixe dans le pays est passé de près de 20 000 à 6644. Sur cette période, le nombre de sans-abri à long terme a baissé de 32% sur l’ensemble de la Finlande : -23% à Helsinki, mais surtout -79% à Tampere, -70% à Laahti, -73% à Joensuu. Il n’y a qu’à Kuopio, la 8e ville du pays, qu’elle a augmenté de 9%. À titre de comparaison, en France, le nombre de SDF a augmenté de 50 % depuis 2001 pour atteindre le chiffre de 141 500 personnes début 2012, d’après le rapport sur le mal-logement édité par la Fondation Abbé-Pierre.

Risto, Pena et Jarno. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)
Risto, Pena et Jarno. (photo Marie Alix Detrie/8e étage)

Devant la télé, posées en file indienne, des tirelires-cochon de la banque Nordea sont pleines à craquer de petite monnaie. « Nous sommes partis en week-end dans un chalet au bord d’un lac », raconte Risto.  « Un ami avait gardé mon chat. Il a cassé la tirelire que j’avais. Pour se faire pardonner, il m’en a offert plein d’autres. » Habitué à vivre pour peu et pas cher, il met toutes ses pièces dans ses cochons. « Les SDF savent souvent où manger gratuitement », ajoute Jussi. « Ils ont passé majeure partie de leur existence avec rien. Quand ils emménagent, ils continuent de faire des économies. »

En Finlande, grâce à son programme, les personnes sans domicile retrouvent une vie privée et un rythme de vie différent. Devant son immeuble, des gens vont et viennent dans les allées menant à d’autres bâtiments. Des jeunes, des moins jeunes, sans jugement ni appréhension. Une petite vie de quartier comme partout ailleurs. Sur le banc, Marit se roule une cigarette avec des amis. Un sourire illumine son visage creusé par l’alcool et les drogues. Elle vit désormais ici avec son mari, heureuse.

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1 commentaires

  1. lexav 5 mois ago

    Bonjour,
    vos photos , en plus des contenus, sont réellement magnifiques et les illustrent à merveille.
    ( Ou quand la « haute définition » sert à autre chose qu’à se la péter genre j’ai plus de pixels que toi 🙂

    Bravo et continuez !

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