Seuls 3 pays au monde sont pleinement démocratiques – [Jeu de cartes]

Cette semaine dans « Jeu de cartes », notre chronique hebdomadaire toute en cartes, nous avons décidé de vous parler de démocratie. Pour ce faire, nous nous baserons notamment sur deux cartes réalisées respectivement par l’ONG américaine Freedom House et les équipes de l’Economist Intelligence Unit (EIU), un bureau de recherche indépendant monté par le journal The Economist. Ces deux indices de référence en la matière nous permettent de prendre le pouls de la démocratie dans le monde actuel. Alors, 2017 fut-elle une bonne année pour la démocratie ?

(Photo Flickr/ Roel Wijnants)
(Photo Flickr/ Roel Wijnants)

Pour la douzième année consécutive, une majorité de pays du monde a connu un recul en matière de droits civils et politiques. C’est le constat alarmant que dresse Freedom House dans son dernier rapport annuel. Paru le mois dernier, il dresse un portrait inquiétant de l’état de la démocratie dans le monde actuel. Pour en prendre la mesure, cette organisation non gouvernementale (ONG) financée par le gouvernement américain et basée à Washington passe chaque année au crible une grande quantité de données sur les droits civils et politiques, mais aussi le fonctionnement du gouvernement, les libertés de culte et d’expression, les droits d’association, la liberté de la presse ou encore l’indépendance de la justice. Les performances des pays dans ces différents domaines permettent de l’attribution d’un score sur 100.

Cette année, l’ONG cofondée en 1941 par Eleanor Roosevelt, la femme du 32e président des États-Unis, ne mâche pas ses mots : en 2017, la démocratie aurait tout bonnement fait « face à sa crise la plus sérieuse depuis des décennies ». Les droits des minorités, la liberté de la presse et l’État de droit lui-même auraient connu un nombre inhabituel d’attaques de par le monde engendrant, comme vous pouvez le constater sur la carte ci-dessous, un net recul de la démocratie dans 71 pays — alors qu’elle ne s’est améliorée que dans seulement 35.

(Source  Freedom House)

La carte 2018 de l’ONG Freedom House sur l’état de la démocratie dans le monde.
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(Source Freedom House)

Freedom House classe les pays en trois catégories selon le score qu’ils obtiennent : libres, partiellement libres et privés de liberté. En 2017, ces deux dernières catégories représentaient 55 % des États, soit environ 61 % de la population mondiale. Comme vous pouvez le voir, 88 pays y sont classés comme « libres » ou « partiellement libres », alors que 49 y apparaissent comme n’étant « pas libres ».

La carte de Freedom House permet très vite de constater que l’essentiel des régimes démocratiques demeurent en Europe de l’Ouest et centrale, en Amérique du Nord, mais aussi en Amérique du Sud. Notons également les bons scores d’une majorité de petits États insulaires du Pacifique et des Antilles.

Cependant, nous vous invitons à consulter la version interactive de la carte de Freedom House pour prendre conscience d’un certain nombre de nuances. Ainsi, dans le monde, seuls trois pays (Finlande, Norvège et Suède) peuvent se targuer d’un score de 100/100, ce qui indique des conditions optimales en matière de démocratie. À l’inverse, on retrouve la Syrie (-1/100) en première place des pays les moins libres, suivie du Soudan du Sud (2/100), puis ex-æquo de l’Érythrée et de la Corée du Nord (3/100). La France, elle, affiche un score de 90/100, ce qui la place vers la fin du top 20 des pays les plus démocratiques.

Ce que la carte ne montre pas, comme l’explique Freedom House, c’est que 2017 aura été l’année où les États-Unis (86/100) ont perdu leur rôle de champion de la démocratie dans le monde. Au-delà de voir leurs propres droits civils et politiques se détériorer, le pays a également cessé d’être considéré comme un parangon de démocratie par le reste du monde.

Il est également intéressant d’observer les cas de la Chine et de l’Inde, les deux pays les plus peuplés au monde (NDLR, ils hébergent à eux deux près de 40% des 7,5 milliards d’êtres humains qui peuplent la planète bleue). D’un côté, nous avons l’Inde (77/100), un État démocratique depuis son indépendance en 1947. De l’autre, la Chine (14/100), sous la férule du parti communiste chinois (PCC) depuis sa réunification en 1949.

Rajoutons que certains pays, longtemps considérés comme des démocraties, ont récemment fait des pas inquiétants vers l’autoritarisme, voire la dictature. Les situations ne sont aucunement comparables, mais nous pourrions citer ici les exemples de l’Espagne (pour son traitement de la crise catalane), de la Thaïlande (où la dictature s’est progressivement installée depuis le coup d’État de la junte en 2014) ou encore de la Turquie (où le coup d’État avorté du 15 juillet 2016 a été utilisé par Erdogan pour s’assurer un contrôle quasi total des pouvoirs exécutifs, législatifs, judiciaires et militaires) — ce dernier pays est d’ailleurs celui qui a connu le plus fort recul démocratique en 2017.

La Russie, qui devrait sans grande surprise réélire Vladimir Poutine dans quelques mois, n’est officiellement plus une dictature, comme du temps de l’URSS. Cependant, il serait difficile de prétendre que le pays peut être qualifié de démocratie. Enfin, avec un président populiste aux manettes, les États-Unis eux-mêmes ne risquent-ils pas de quitter ce camp ?

La démocratie tient parfois à peu de choses. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la situation de l’Égypte, que l’on avait un temps crue sortie du camp des dictatures en se débarrassant du despote Hosni Moubarak lors des printemps arabes, et qui, tristement, n’aura pas tarder à y retourner tout droit sous la coupe du très autoritaire Abdel Fattah al-Sissi — qui devrait remporter haut la main les prochaines élections fin mars.

Cependant, pour pouvoir véritablement juger de la place de la démocratie dans le monde, il convient de regarder les tendances à plus long terme. De ce côté, le constat est peut-être encore plus inquiétant. En effet, au cours des douze dernières années, 113 pays ont vu leur « score démocratique » nettement décliner, contre 62 qui l’ont vu largement augmenter.

Notre deuxième carte est une réalisation des équipes de l’Economist Intelligence Unit (EIU), bureau de recherche indépendant monté par le journal The Economist. Cet organisme publie chaque année une carte du monde basée sur les résultats du Democracy Index de The Economist, un indice connu pour être très sévère qui s’intéresse aux régimes politiques en vigueur dans 167 pays du monde (NDLR, certains États comme la Somalie ne sont pas étudiés pour cause de manque de données statistiques), leur attribuant une note sur 10. Le calcul se base ici sur soixante critères que l’on pourrait regrouper en cinq catégories : processus électoral et pluralisme, libertés civiles, fonctionnement du gouvernement, participation politique et culture politique.

Au premier coup d’œil, il est possible de constater que la carte de l’EIU, bien qu’étant sur la même ligne que celle de Freedom House, offre tout de même un paysage légèrement plus nuancé que celle de l’ONG. Pour cause, les pays peuvent y tomber dans cinq catégories : les “démocraties complètes”, en vert foncé, les “démocraties défectueuses”, en vert clair, les “régimes hybrides”, quelque part entre le régime autoritaire et la démocratie, en jaune pâle. Les “régimes autoritaires” sont eux séparés en deux couleurs, orange et rouge, cette dernière couleur indiquant les dictatures.

Il est intéressant de noter que l’EIU considère que seuls 15 pays répondent actuellement aux critères nécessaires pour être considérés comme « démocraties complètes ». Ce n’est ainsi le cas que de l’Allemagne (8,61/10), de l’Australie (9,09/10), de l’Autriche (8,42/10) du Canada (9,15/10), du Danemark (9,22/10), de l’Irlande (9,15/10), de l’Islande (9,58/10), de la Finlande (9,03/10), du Luxembourg (8,81/10), de la Norvège (en première position avec un score de 9,87/10), de la Nouvelle-Zélande (9,26/10), des Pays-Bas (8,89/10), du Royaume-Uni (8,53/10), de la Suisse (9,03/10) et enfin de la Suède (9,39/10).

À l’opposé du spectre, on retrouve une quinzaine de pays considérés comme des dictatures. Cette année encore, le plus faible score enregistré est celui de la Corée du Nord (1,08/10). Malheureusement, la Syrie (1,43/10), le Tchad (1,5/10) et la République centrafricaine (1,52/10) ne font guère mieux.

Au même titre que les États-Unis (7,98/10), déclassés l’année dernière en raison d’une « érosion de la confiance dans le gouvernement et les élus », la France y apparaît comme une « démocratie défectueuse » avec un score de 7,8/10.

La carte illustre visuellement la séparation entre les zones du monde largement démocratiques, que sont l’Australie, l’Amérique du Nord et du Sud et l’Europe, et des zones plus autoritaires, à savoir une grande partie de l’Asie — à l’exception notable de la Corée du Sud (8/10), de l’Inde (7,23/10), du Japon (7,88/10) et de Taïwan (7,23/10) — et la quasi-totalité du Moyen-Orient. À l’instar de Freedom House, l’indice pointe une nouvelle fois vers une « récession démocratique » à l’échelle mondiale se poursuivant d’année en année.

Un mot sur le continent africain, que nous dont nous parlions en détail il n’y a pas si longtemps, qui y apparaît sans équivoque comme l’espace géographique le plus divisé, même s’il abrite certains des régimes les plus autoritaires au monde — la République démocratique du Congo (1,61/10), la République de Centrafrique (1,52/10), le Tchad (1,5/10), la Guinée équatoriale (1,81/10) et la Guinée Bissau (1,98/10). On y trouve que deux « démocraties complètes », Afrique du Sud (7,24/10) et Botswana (7,81/10), qui s’illustrent par la solidité de leurs institutions démocratiques, puis huit « démocraties défectueuses », Bénin (5,61/10), Malawi (5,49/10), Mali (5,64/10), Namibie (6,31/10), Ghana (6,69/10), Sénégal (6,15/10), Tunisie (6,32/10) et Zambie (5,68/10). En résumé, selon l’EIU en Afrique seuls 10 pays sur 54 peuvent être qualifiés de démocraties.

Il est difficile de véritablement conclure que la démocratie recule ou progresse. Il est vrai que la démocratie dite libérale — à opposer au modèle de « démocratie illibérale » — semble provisoirement en recul. Pourtant, cela traduit-il véritablement une tendance de fond ? Les classements mentionnés ci-dessus semblent malheureusement indiquer que oui, du moins sur le court terme — même s’ils restent sujets à différentes interprétations.


Afin de terminer sur une note un peu plus optimiste, mentionnons tout de même ici un autre indice : le Varieties of Democracy Project (V-Dem Project). Ce dernier attribue, tous les cinq ans, une note à 177 pays du monde. Pour ce faire, il se base sur des rapports établis par au moins cinq experts spécialistes de chacun d’entre eux. En 2016, 2 800 personnes avaient ainsi participé à cette évaluation. Leur conclusion ? Entre 1970 et 2010, le niveau général de démocratie s’est considérablement amélioré, avant de connaître ensuite un léger recul. Par rapport à la dernière édition, 13 pays avaient amélioré leur score, alors que 21 autres l’avaient vu baisser. Parmi ces derniers, les États-Unis, et ce même avant l’élection de Donald Trump…

Le sujet vous intéresse ? Nous vous invitons à consulter le rapport annuel 2018 de Freedom House, disponible ici, mais aussi le Democracy Index de l’Economist Intelligence Unit (EIU) accessible . N’hésitez pas non plus à consulter, le site du Varieties of Democracy Project. Bonne lecture.

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2 commentaires

  1. Marc Daigle 8 mois ago

    À la fois intéressant et douloureux à lire. Il semble que la démocratie et la liberté soient aussi fragiles qu’elles sont puissantes.
    Bien joué, m. Jacquelin.

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  2. julespriest 9 mois ago

    Super Article ! La comparaison des indices est bien vue et c’est une bonne porte d’entrée sur ces données. Cela donne effectivement envie de creuser le sujet.

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