J’ai rencontré l’un des hommes les plus forts du monde, aka. The Mountain

Le « World’s Strongest Man » est une compétition sportive télévisée suivie par des millions de téléspectateurs dans le monde. Méconnu en France, le show attire les foules aux États-Unis et en Angleterre depuis 1977. Le principe est simple, des prétendants au titre d’homme le plus fort du monde s’affrontent dans des défis de force, parfois insolites, mais toujours impressionnants. C’est en Islande que nous sommes allés à la rencontre de Thor, l’un de ces champions hors normes qui repoussent les limites du corps humain. En mars dernier, le géant qui incarne également La Montagne dans Game of Thrones a été sacré deuxième homme le plus fort au monde.

(photo 8e étage/Serene Leong)
(photo 8e étage/Serene Leong)

Certains d’entre vous le connaissent peut-être sous le pseudo de The Mountain, surnom de Gregor Clegane, personnage qu’il incarne dans la dernière saison de la série américaine « Game of Thrones ». Pourtant, Hafór (à prononcer Hafthor) Júlíus Björnsson, alias Thor, est loin d’être un acteur comme les autres. Athlète professionnel, il gagne sa vie en participant à des compétitions qui l’amènent, entre autres, à tracter des semi-remorques, courir le cent mètres engoncé dans une carcasse de voiture, plier des barres de fer à mains nues, ou encore soulever des charges de près de 500 kilos.

(photo 8e étage/Serene Leong)
(photo 8e étage/Serene Leong)

« Le sport le plus exigeant du monde »

À cause de ses mensurations impressionnantes (170 kilos pour 2,05 mètres, NDLR) Thor passe pour un colosse, même aux yeux des autres hommes forts. Notre rencontre a lieu en banlieue de Reykjavik, au sein des locaux de Jakaból. Cet endroit mythique, fondé par Jón Páll Sigmarsson, véritable légende de la discipline, décédée en 1993, est à mi-chemin entre salle de sport classique et chantier de construction. Au côté des haltères et machines de musculation sont entassées des boules de béton et d’imposantes structures métalliques. Le lieu est surréaliste, à l’image des personnages qui y évoluent.

Thor a seulement 25 ans, mais sa musculature l’en fait paraître 10 de plus. Il nous fait signe depuis l’embrasure de la porte où il à l’air un peu à l’étroit. Il transpire littéralement la puissance. Le pas lourd et la démarche maladroite, le géant nous accompagne dans les sous-sols de la salle d’entrainement. Ses mouvements semblent presque entravés par ses muscles herculéens. « Ici, c’est un peu ma deuxième maison », lâche le Viking, un sourire en coin. Depuis 2009, c’est à Jakaból que le jeune homme se dévoue corps et âme à ce qu’il considère être le « sport le plus exigeant du monde ».

(photo 8e étage/Serene Leong)
(photo 8e étage/Serene Leong)

L’interview a lieu dans le bureau d’une autre légende du milieu, l’actuel propriétaire de cette salle mythique, Magnus Ver Magnusson. A 51 ans, l’homme n’a rien à envier au palmarès de Thor. Il a été sacré homme le plus fort du monde à quatre reprises dans les années 90. Au côté de Jón Páll Sigmarsson, il a donné au concours du “World’s Strongest Man” ses lettres de noblesse. Avant l’arrivée de ces « gentle giants » sur le circuit, la compétition n’était pas vraiment prise au sérieux. Et si aux yeux du public, le « World’s Strongest Man » demeure avant tout un divertissement, la mentalité des compétiteurs a évolué et ces derniers n’hésitent plus à se revendiquer athlètes professionnels.

Tout sauf du culturisme

Mais qu’est-ce donc exactement qu’un homme fort ? Thor tient tout de suite à le préciser : sa discipline n’a rien à voir avec le culturisme, ni l’haltérophilie. À l’inverse d’un bodybuilder qui va chercher à sculpter son corps dans un but esthétique, ou d’un haltérophile qui vise l’excellence dans une poignée de domaine, l’homme fort « se doit d’être complet », alors il travaille sa force, son endurance et sa technique.

L’apparence de ses muscles, Thor la considère comme secondaire. « Je suis plutôt en recherche permanente de performance et d’équilibre », commente-t-il. Et pour cause, en compétition, la moindre faiblesse peut vous coûter un podium. Le Viking en sait quelque chose. Il est passé tout prêt de la victoire cette année, mais a finalement fini derrière le lithuanien ydrnas Savickas.

À l’évocation de ce qui constitue pour lui le Graal ultime, ses yeux s’illuminent. Le concours du « World’s strongest man », à l’instar des autres rendez-vous du circuit pro, se veut une ode aux multiples déclinaisons de démonstration de force pure. Les concurrents se mesurent tour à tour dans une cinquantaine d’épreuves. Toutes repoussent les limites du corps humain et peuvent parfois engendrer des blessures spectaculaires. « Bien sûr, tout le monde a ses épreuves préférées. Personnellement, je prends vraiment mon pied en tirant des camions et en soulevant des rochers de plus de 100 kilos », explique Thor, très sérieux.

Magnus Samuelsson au “World’s Strongest Man”, en 2008, (photo flickr/Jason Means)
Magnus Samuelsson au “World’s Strongest Man”, en 2008. (photo flickr/Jason Means)

Transformation physique

Pourtant, rien ne prédestinait Hafór à devenir la montagne de muscle qu’il est aujourd’hui. À 20 ans, il envisageait même de se lancer dans une carrière de basketteur professionnel. Mais en 2008, alors qu’il joue enfin en équipe nationale, le jeune homme doit abandonner la compétition à la suite de blessures à répétition à la cheville et au genou. Les conséquences sont irréversibles, il va lui falloir tirer un trait sur l’avenir dont il rêvait.

Mais Thor ne s’avoue pas vaincu pour autant. Une fois rétabli, un an plus tard, il commence un entrainement intensif. Son objectif ? Prendre en masse musculaire. À l’époque, il pèse déjà plus d’une centaine de kilos. Un jour, il décide d’accompagner un de ses amis en Norvège à la compétition du «  World’s Strongest Viking ». Thor vient de découvrir sa nouvelle discipline. Celle dans laquelle il fera carrière.

De retour en Islande, il s’inscrit à Jakaból et entame une transformation physique impressionnante. En l’espace de trois ans, il prend près de cent kilos. « Si prendre du poids n’a jamais été un problème, c’est parce que j’adore manger », plaisante-t-il. De fait, son entrainement l’oblige à recevoir un très gros apport calorique. Avec en moyenne six à sept repas par jour, auxquels s’ajoutent deux ou trois casse-croûtes, il ingère quotidiennement près de 10 000 calories.

(photo flickr/Jason Means)
(photo flickr/Jason Means)

Depuis deux ans, Thor essaye de maintenir une hygiène de vie exemplaire. «  A un moment, je pesais 205 kilos, je voulais faire converger mon poids et ma taille, c’est quelque chose que je ne referai plus subir à mon corps ». Dorénavant, son régime se compose majoritairement de ce qu’il appelle le «  bon gras ». Au programme amandes et beurre de cacahouète, mais aussi pomme de terre à l’eau, riz blanc et épinards, et puis de la viande. Beaucoup de viande, blanche comme rouge. Si manger sain l’oblige aussi à manger plus, ce n’est pas suffisant à son niveau. Il avoue donc sans détour utiliser des compléments alimentaires comme les protéines « indispensables à haut niveau ».

« Pas de recette miracle »

À le croire, sa réussite sportive résiderait uniquement dans la rigueur de ses entrainements et sa bonne hygiène de vie. « Pas de recette miracle », donc. Son programme d’entrainement quotidien, supervisé par Magnus Ver Magnusson, est d’ailleurs assez similaire à celui des autres athlètes qui fréquentent la salle. Bien sûr, on y retrouve aussi quelques petites spécificités réservées aux hommes forts, majoritairement des simulations d’exercices issus des concours. « Pour faire simple, je déplace, à répétition, des choses très lourdes », résume l’athlète.

De trois heures d’entrainement journalières, Hafór peut parfois monter jusqu’à quatre ou cinq heures à l’approche des évènements majeurs du circuit. Dans ces moments-là, contrairement à certains athlètes qui préfèrent s’économiser, Thor ne s’épargne rien. « Mes entrainements sont parfois plus difficiles que la compétition », explique-t-il avec un brin de nonchalance.

Quand tu es gamin ici, tu te rêves en Viking

(photo flickr/Jason Means)
(photo flickr/Jason Means)

Prendre soin de son corps a toujours été naturel pour Hafór : « quand tu es gamin ici, tu te rêves en viking ». Un héritage culturel dont se réclament tous les athlètes de Jakaból. Espiègle, il lance : « tu veux savoir notre vrai secret ? C’est l’eau. L’eau des glaciers qui sort directement de nos robinets. Aucun pays au monde n’a une eau aussi pure que la nôtre ». Plus sérieux, il révèle l’importance pour lui de l’ambiance « presque familiale » qui règne à la salle de sport : « On s’entraine dur, mais on ne se prend pas trop au sérieux, ça aide à faire baisser la pression. L’idée c’est de donner tout ce que t’as. Pas seulement en compétition, mais tous les jours. »

Rapporter le titre en Islande

Son objectif, Thor l’affiche clairement : rapporter le titre au pays et marcher dans les pas de ses héros Jón Páll et Magnus, son mentor : « Il a vu en moi celui qui pouvait redorer le blason de l’Islande et je ne compte pas le décevoir  ».

Les récents succès de son poulain ont de quoi combler Magnus. Quasi-anonyme il y a quatre ans, il a su s’imposer comme l’une des figures clés de la compétition. Troisième en 2012 et en 2013, il a réussi à arracher la seconde place cette année. Mais « World’s Strongest Man » est loin d’être l’unique compétition dans laquelle Thor s’est illustré. Il a aussi remporté des titres dans plusieurs évènements internationaux aux titres évocateurs comme « World’s strongest viking », « Westfjord’s Viking » ou encore « Strongest Man in Iceland ». Rien qu’au mois de juin dernier, le circuit l’a emmené en Finlande, Pologne et Italie.

L'Husafell Stone est une pierre de 190 kg, symbole dans la culture strongman. Elle doit être portée le plus loin possible. Le record est actuellement de 70 mètres. (photo Artur Andrzej)
L’Husafell Stone est une pierre de 190 kg, symbole dans la culture strongman. Elle doit être portée le plus loin possible. Le record est actuellement de 70 mètres. (photo Artur Andrzej)

Colosse au cœur tendre

Le physique hors-norme de Thor et ses multiples tatouages font de lui un personnage impressionnant, voire intimidant. Mais derrière le muscle, le jeune homme de 25 ans avoue être un papa poule qui passe le plus clair de son temps libre avec sa fille de 5 ans. « C’est aussi pour elle que je veux devenir l’homme le plus fort du monde, je veux qu’elle soit fière de son père ».

Jamais à l’abri d’un problème de santé

Mais «  le sport le plus exigeant du monde » pose des risques évidents à la bonne santé de ses participants. Plusieurs stars du milieu ont d’ailleurs connu une mort prématurée. La figure emblématique du « World’s Strongest Man », Jón Páll Sigmarsson, premier Islandais à avoir gagné le concours quatre fois d’affilée, est mort à l’âge de 33 ans d’une crise cardiaque. Il aura payé de sa vie son entrée au panthéon des grands de la discipline. D’autres décès, comme celui, récent, de l’Américain Mike Jenkins à l’âge de 31 ans, ont été étroitement associés à l’usage répété de stéroïdes. Ce fléau, qui gangrènerait la compétition depuis de nombreuses années, reste cependant un véritable tabou.

Ces risques, Thor les balais d’un revers de la main : « Quand tu fais ce que je fais, tu sais que tu n’es jamais à l’abri d’un petit problème de santé ». Il ajoute qu’il va régulièrement faire des check-ups complets, « comme tous les athlètes » et nie catégoriquement avoir jamais pris la moindre substance.

Magnús Ver Magnússon en Islande, en 2007. Il est le seul, avec Jón Páll Sigmarsson, a avoir remporté quatre fois le titre d’homme le plus fort du monde. (photo flickr/Helgi Halldórsson)
Magnús Ver Magnússon en Islande, en 2007. Il est le seul, avec Jón Páll Sigmarsson, a avoir remporté quatre fois le titre d’homme le plus fort du monde. (photo flickr/Helgi Halldórsson)

« Pas un gagne-pain sur le long terme »

Thor envisage de continuer sur le circuit pour encore cinq à dix ans. Il souhaite « partir au sommet de sa gloire », alors tout dépendra de ses résultats. Mais malgré son jeune âge, le colosse est lucide, « homme fort n’est pas un gagne-pain sur le long terme ». Cela ne fait d’ailleurs que deux ans qu’il arrive à en vivre.

« Au début, je n’avais pas le choix, il fallait bien manger, alors j’ai enchaîné les petits boulots comme videur et agent de sécurité ». Une période difficile, explique-t-il : « Je ne pouvais pas être à 100 % concentré sur mon entrainement et je faisais pas mal d’écarts alimentaires ». Hafór est le seul membre de la salle à vivre de ses résultats. Les autres hommes forts de Jakaból ont tous un métier à côté. L’un est maître nageur, un autre policier, un troisième travaille au supermarché du coin.

On est là pour divertir le public

Thor a donc décidé d’assurer ses arrières. L’année dernière, grâce à son physique imposant, il a décroché de petits rôles à la télé et au cinéma. Le «  jackpot » est tombé lorsqu’il a été contacté par les producteurs de la série américaine « Game Of Thrones » où il a été retenu pour jouer l’un des rôles secondaires.

(photo 8e étage/Serene Leong)
(photo 8e étage/Serene Leong)

Cependant, emmener un homme fort sur un tournage a un prix. Le colosse a posé comme condition aux producteurs de la série qu’on lui serve un minimum de sept repas à grands apports nutritifs par jour. « Le tournage avait lieu en Croatie alors que je me préparais pour une compétition, je ne pouvais pas me permettre de perdre du poids », justifie-t-il.

Thor est bien conscient qu’il n’a rien d’un acteur de métier. Pourtant, effectuer une transition vers le cinéma ne parait pas si absurde. Au-delà de sa dimension sportive, le concours du « World’s Strongest Man » reste avant tout un show bien huilé. Comme il le dit lui-même, « nous les hommes forts, on est là pour divertir le public ». Alors que ce soit pour la compétition, ou pour le petit écran, Thor continuera de se mettre dans la peau d’un personnage et « de faire des trucs déments ». Après tout, « c’est aussi ça être un strongman !  »

EDIT DU 19 août : Thor a été sacré le 9 août dernier homme le plus fort d’Europe lors du Europe’s Strongest Man 2014 qui s’est tenu à Leeds en Grande-Bretagne. N’hésitez pas à aller voir les vidéos de ses performances lors de l’évènement en cliquant ici.

Note de la rédaction : le site Internet de la compétition “The World’s Strongest Man” étant en maintenance, nous avons remplacé les liens vers les fiches détaillées de ses personnalités vers des articles Wikipédia, plus sommaires et moins sûrs.

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