Photo : La Syrie, avant

Depuis mars 2011, la guerre civile a plongé la Syrie dans le chaos. En août dernier, l’ONU estimait que le conflit avait déjà fait près de 250 000 morts. 55 000 rien qu’en 2015, à en croire les chiffres du Syrian Observatory for Human Rights. Près de cinq ans après le début de la révolution, le pays est ravagé. Quant aux immeubles d’habitation et autres bâtiments administratifs et historiques, il n’en subsiste que des gravats.

Vu de loin, on a l’impression que le sort de la Syrie a basculé en quelques semaines et que cette guerre civile sanglante dure depuis des lustres tant le mal est ancré. Mais avant les manifestations massives de mars 2011, notamment à Deraa — qui marquent le début de la révolte syrienne contre la répression féroce de l’armée et le penchant autoritaire du gouvernement de Bachar al-Assad —, la vie était paisible dans ce pays arabe du Proche-Orient. C’est ce qu’a voulu montrer Victor Cavasino à travers ces photographies prises entre 2009 et 2011 lors de son année d’échange passée en Syrie et d’un dernier séjour juste avant la révolution syrienne. De retour en France, il se penche des années plus tard sur ses clichés syriens et décide d’éditer cette série pour montrer un autre visage de la Syrie, celui d’une période de stabilité relative. À l’époque, le pays n’était pas tant médiatisé.

Mosquée des Omeyyades, Damas. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Salle de jeu dans un centre commercial. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Fête de la Croix, Maaloula. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Sur le plateau du Golan, la zone­tampon entre Israël et la Syrie. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Dans un car en route vers Homs – l’homme à droite est un militaire. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Quneitra (Golan), détruite pendant la guerre du Kippour. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Construction interrompue d'un immeuble du centre de Damas. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Plaque minéralogique courante en Syrie. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Mosquée des Omeyyades, Damas. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Souk Hamidiyé, Damas. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Damas. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Le rayon des alcools d'une épicerie à Maaloula. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Souk Hamidiyé, Damas. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Palmyre. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Alep. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Camping à Burj Islam. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
On dit en Syrie que les pommes du Golan sont les meilleures du monde. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Dans un taxi à Lattakié. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Dans le quartier palestinien de Damas, une affiche du MJIP (Mouvement du Jihad Islamique en Palestine). En Syrie, le Hezbollah est également très visible, des affiches jusqu'aux produits dérivés en boutiques de gadgets. (Photo Victor Cavasino/8e étage)

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Salut Victor, quand étais-tu en Syrie et dans quelles villes ?
Je suis arrivé à Damas en août 2009. J’ai passé 10 mois en Syrie lors de mon premier voyage. J’habitais avec mon pote Gabriel dans un quartier en vogue de Damas, Chaalan, un endroit plutôt jeune et animé. J’étais à Sciences-Po Paris en échange avec l’université de Kalamoon, qui est située au milieu du désert entre Damas et Homs. Le reste du temps, j’ai voyagé dans le pays. Puis je suis retourné en vacances à Damas sous le coup de la nostalgie début mars 2011. C’était une semaine avant que ça commence à chauffer à Deraa.

Comment était la vie sur place ?
Je dis souvent que j’ai passé l’année la plus pacifique de ma vie en Syrie. Aujourd’hui ça paraît irréel, et pourtant à l’époque on vivait dans un havre de paix. Damas est une oasis millénaire, une citadelle de bien-être : jardins, mosquées, hammams, marchés, restaurants. Pourtant, c’est immense et c’est le bordel. Mais le quotidien était simple. On mangeait des mana’ich et des chawarmas. On fumait le narguilé en jouant à la tawlé (backgammon) et en buvant le café turc. On faisait la sieste dans la cour de la mosquée des Omeyyades… Il y a une expression arabe pour cette vie de plaisirs orientaux : « bi saltine », ce qui veut dire en gros « comme un sultan ».

Salle de jeu dans un centre commercial à Deir Atieh. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Salle de jeu dans un centre commercial à Deir Atieh. (Photo Victor Cavasino/8e étage)

Parmi tes photos, il y a une salle de jeux vide, la cour d’une mosquée animée ou encore une plaque d’immatriculation européenne. Tout ça semble témoigner d’un désir raté d’occidentalisation du pays… Oui, il y a une sorte de fascination pour les concepts occidentaux. Les Syriens sont friands des fast-foods à l’américaine. Il y en avait plein à Damas. L’ambiance y est un peu décalée, résultat de la tentative de reproduire un concept qu’ils maîtrisent mal. Pareil pour cette salle de jeu, à l’intérieur d’un mall construit à Deir Atieh, au milieu du désert. Qui va occuper toutes ces consoles dans cette salle immense ? Il n’y a pas vraiment la clientèle… La plaque d’immatriculation est plus amusante. On en voit beaucoup là-bas. Un type un jour a dû se dire que c’était stylé SYR sous les étoiles européennes ! Voilà vers où les yeux syriens étaient braqués à l’époque.

Fête de la Croix, Maaloula. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Fête de la Croix, Maaloula. (Photo Victor Cavasino/8e étage)

Je vois aussi des images auxquelles je ne m’attendais pas vraiment en Syrie : la croix et le rayon d’alcool par exemple…
Les chrétiens représentent environ 10% de la population syrienne, et à l’époque la cohabitation entre les confessions soulevait moins de questions qu’aujourd’hui. J’ai pris ces photos à Maaloula, une ville à majorité chrétienne où l’on dit encore la messe en araméen. Cette nuit-là c’était la fête de la Croix. Toute la ville et ses environs sont décorés de croix en tubes néon. Sur les hauteurs, des groupes allument des brasiers de pneus et font la fête autour en musique. Tout ça arrosé de ce qu’on trouve dans les épiceries en contrebas, et il y a du choix ! En Syrie, la vente d’alcool est légale, même si elle se fait souvent dans des boutiques spécialisées et assez cachées.

Comment était perçu Bachar el-Assad à l’époque ?
C’est la question piège, car quoi que je dise, j’aurai tort. En Syrie, on n’est pas censé parler de Bachar el-Assad en public, donc je ne croule pas sous les opinions. Pour certains il a libéralisé l’économie, pour d’autres il a muselé l’opposition. Il est le digne représentant d’une minorité (les Alaouites) pour les uns, un dictateur pour les autres. Il est plus simple d’analyser l’image qu’il renvoyait : le culte de la personnalité l’élève en gardien de la nation, en homme de grande vertu, dont le portrait est affiché et vendu un peu partout. On en avait même un au salon, titré : « Le meilleur médecin. On t’aime ».*
*Bachar el-Assad est ophtalmologiste de formation.

Vu d’ici, le chaos est arrivé de façon abrupte. As-tu senti un changement (social, sociétal, politique et/ou militaire) lors de ton temps passé là-bas ? Pas du tout. Déjà, la vie politique était assez fade, avec un rythme faible inhérent à la nature du régime, une opposition étouffée et une certaine censure; on ne parle pas toujours librement de politique en Syrie. Le seul sujet qui rassemble et dont on peut parler haut et fort c’est la cause palestinienne et la haine d’Israël, l’ennemi historique. C’est au niveau social que j’ai senti que les choses bougeaient, bien que timidement. Les jeunes (dans les grandes villes surtout) contournent l’idéologie syrienne sur Facebook, ils ont des contacts avec le Liban, plus extraverti, avec la scène artistique aussi. Ces jeunes visent un mode de vie occidental, européen. Malgré tout, la population aspirait à plus de liberté et à une vie moins chère. En un an, les prix de beaucoup de biens courants ont grimpé de 10 à 20%. La frustration et la prise de conscience des révolutions tunisienne et égyptienne face à des régimes prêts à tout pour leurs sauvegardes ont effectivement déclenché le chaos de façon abrupte. Malgré la tranquillité apparente du pays, les conditions étaient réunies pour un soulèvement. Mais je n’ai rien vu venir, pas même le 4 mars 2011, mon dernier jour en Syrie.

Sur le plateau du Golan, la zone tampon entre Israël et la Syrie. (Photo Victor Cavasino/8e étage)
Sur le plateau du Golan, la zone tampon entre Israël et la Syrie. (Photo Victor Cavasino/8e étage)

Que font tes potes syriens ? Tu as gardé contact avec eux ?
Quelques potes ont continué l’université en vivant généralement à Damas ou sur la côte. Les autres sont partis au Liban, dans le Golfe, en Turquie, voire en Europe. J’ai parfois quelques contacts, mais on n’a jamais abordé frontalement la question du conflit, je ne sais pas pourquoi. Je suis longtemps resté dans une sorte de déni de la situation, je ne me rendais pas compte.

Qu’est-ce tu penses de la photographie actuelle sur la Syrie ?
Aujourd’hui encore, je n’aime pas beaucoup regarder les reportages photo sur la Syrie. Je respecte ce que font les reporters, mais à mes yeux c’est toujours pareil : des villes en ruines, des visages défaits, le drame de la guerre. Avec cette série, j’ai eu envie de montrer la Syrie telle que je l’ai connue dans son dernier état, parfois ambigu. À l’inverse, pour moi c’était mon premier terrain, mes premiers essais.

Félix est sur le web http://felixmacherez.com

Le site de Victor : www.victorcavasino.fr

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