Retour sur l’histoire de VLC, un succès français méconnu

L'équipe de VideoLan le soir de la signature par le directeur de Centrale de la mise sous licence libre de VLC.
L’équipe de VideoLan le soir de la signature par le directeur de Centrale de la mise sous licence libre de VLC.

Si vous avez grandi avec Internet, vous avez découvert VLC avec la démocratisation du téléchargement (légal bien sûr). Si vous avez commencé à explorer Internet alors que vous étiez déjà adulte, vous avez découvert VLC grâce à vos enfants, après vous être énervé parce que vous ne parveniez pas à lire les vidéos de vacances de l’appareil photo numérique acheté pour l’occasion. Si vous êtes né avec Internet, alors vous ne comprenez probablement même pas que l’on puisse ne pas connaître VLC.

S’il a réussi à devenir un lecteur vidéo incontournable, ayant facilité la vie de près de 200 millions d’utilisateurs en 2015, l’emblématique logiciel au cône de chantier n’aura jamais rendu ses concepteurs millionnaires, comme ont pu le devenir les créateurs de Tumblr ou de Snapchat. VideoLan Client, dont le développement a commencé en 1996 dans les dortoirs de l’École Centrale à Paris, a été enregistré sous licence libre, avec une promesse de la part de ses créateurs : ne jamais faire de profit avec.

Vingt ans après son lancement, VLC est connu dans le monde du logiciel libre comme un exemple de réussite qui a permis à plus de 700 développeurs de travailler ensemble — et surtout à des millions de personnes de regarder le dernier épisode de Game of Thrones. 8e étage a discuté avec Samuel Hocevar, l’un des tout premiers développeurs à avoir travaillé sur le projet VLC. Aujourd’hui employé d’un studio de jeux vidéo à Paris, il a accepté de nous raconter la naissance du lecteur vidéo le plus utilisé du monde, quels rôles essentiels ont joué les films GoldenEye et Taxi dans son développement, et comment il a réussi à faire trôner une icône en forme de plot de chantier sur votre bureau.

Samuel Hocevar en 1998 et l'ordinateur, dans sa chambre étudiante, sur lequel il a travaillé sur VLC. (photo Samuel Hocevar)
Samuel Hocevar en 1998 et l’ordinateur, dans sa chambre étudiante, avec lequel il a codé VLC. (photo Samuel Hocevar)

Salut Samuel, avant de parler de VLC, est-ce que tu peux nous expliquer rapidement qui tu es, à quel âge tu as commencé à coder et quels sont tes projets du moment ?
Samuel Hocevar : J’ai 37 ans, je suis né à Forbach en Moselle, j’ai écrit mes premières lignes de code à 5-6 ans avec mon père quand il a acheté un ZX81 et un de mes projets depuis 2005 est d’arriver à restaurer le film La Classe américaine : Le Grand Détournement pour en faire une version HD à partir de DVD. Je contribue aussi au projet Wikipédia depuis 2004.

Une enfance des plus banales donc… De 1995 à 1997, tu fais une classe préparatoire aux écoles d’ingénieurs, puis tu intègres Centrale en 1997. À cette époque-là, le projet VideoLan existe déjà. Tu sais comment il est né ?
En gros, en 1996, des étudiants de Centrale se sont dit que le réseau de la résidence des étudiants devenait vraiment obsolète. Ils ont donc imaginé un projet de télé à la demande pour les étudiants, un système suffisamment dingue et spectaculaire techniquement pour être financé par des partenaires privés. Ils sont allés voir Bouygues et 3Com — une entreprise de télécom de l’époque — et leur ont demandé de financer leur réseau. Le projet, qui s’appelait à l’époque Network 2000, est devenu VideoLan par la suite.

Un système de vidéo à la demande en 1996 ça paraît fou quand on sait que les systèmes actuels de VOD sont arrivés sur le marché il y a seulement quelques années…
Il faut comprendre que le projet Network 2000 c’était du vent présenté à des investisseurs par des étudiants pour se faire payer un nouveau réseau. Ils savaient vaguement que techniquement c’était possible, mais ça n’avait rien à voir avec un Netflix actuel. Le projet de base c’était juste un système qui aurait permis de regarder la télévision hertzienne et la télé étudiante sur le réseau local, une chaine à la fois pour tous, et de voter pour le programme suivant.

La toute première version Windows de VLC, développée par un contributeur anonyme et envoyée directement à l'équipe de VideoLan.
La toute première version Windows de VLC, adaptée de la version Linux par un contributeur anonyme et envoyée directement à l’équipe de VideoLan.

Ça semble déjà un peu plus réaliste ! Et alors comment est-ce qu’on est passé de ce projet-là à VLC ?
Très rapidement, la question du contenu diffusé sur ce réseau s’est posée. L’objectif des développeurs de l’époque, c’était de pouvoir récupérer du contenu de chez TF1 par exemple (ça tombait bien, c’était Bouygues) et de le diffuser sur notre réseau. L’avantage de TF1, c’est qu’ils avaient du contenu encodé en mpeg2, un format avec une très bonne qualité d’image utilisé pour les DVD ou la TNT aujourd’hui.

À l’époque c’était du jamais vu, j’imagine.
Totalement, les ingénieurs de 3Com à qui l’équipe VideoLan a expliqué comment ils allaient faire étaient bluffés. Permettre aux gens de regarder la télé satellite sur leur ordinateur c’était révolutionnaire.

À ce moment-là on est en 1996 et pourtant la première version de VLC ne sort qu’en 2001, qu’est ce qui se passe pendant tout ce temps ?
En résumé, Bouygues, 3Com et la résidence étudiante de Centrale financent ce nouveau réseau pour un montant qui se chiffre en millions de francs. Quand j’arrive à l’École, en 1997, le nouveau réseau est en place, mais le projet VideoLan patauge un peu. L’équipe a notamment eu beaucoup de difficultés à récupérer le texte de la norme mpeg2 et surtout à le comprendre.

Je rejoins le projet à cette date-là, quand ils finissent par comprendre comment le mpeg2 fonctionne. Et là, on se retrouve face à un autre problème : on n’a pas de fichier dans ce format-là sur lequel travailler à part les dix premières minutes du film James Bond « GoldenEye », que quelqu’un avait récupéré plus ou moins illégalement chez TF1.

Un exemple de session de travail VLC. (photo Samuel Hocevar)
Un exemple de session de travail VLC. (photo Samuel Hocevar)

Vous n’avez vraiment que ce fichier pour bosser ?
Oui, je peux t’assurer qu’on est quelques-uns à connaître l’intro de GoldenEye par cœur, au mot près, tellement on a passé d’heures dessus. Par exemple, au tout début du film, James Bond lâche une corde au sol et c’est ce bruit qu’on utilisait pour tester la synchronisation entre la vidéo et le son sur VLC.

Par la suite, il a fallu qu’on se procure d’autres fichiers, du coup on a cherché des DVD qui n’étaient pas chiffrés et à l’époque les seuls qu’on a pu se procurer étaient Le dîner de cons et Taxi, qu’on connaît donc aussi par cœur…

C’est à ce moment-là que le projet commence à être prometteur ?
Oui, en 1999-2000, quand l’architecture de VLC a été assez aboutie pour qu’il puisse lire des DVD et certains fichiers vidéo, pleins de contributeurs ont commencé à s’intéresser au projet, à vouloir que VLC soit aussi capable de lire du .DivX, du .avi, etc. Nous-mêmes nous avions tout un tas d’idées de ce qu’il était possible de faire, en sachant qu’on ne serait pas capables de toutes les réaliser. C’est surtout à cette époque que nous avons commencé à nous fixer comme objectif à long terme de faire de VLC un lecteur universel, qui lirait tous les formats et fonctionnerait chez tout le monde.

Visiblement "n'importe quel cône de chantier fera l'affaire".
Visiblement “n’importe quel cône de chantier fera l’affaire”.

Pourquoi avez-vous décidé de passer VLC en licence libre et de renoncer ainsi à gagner de l’argent avec ?
Pour plusieurs raisons. Premièrement, on s’est rendu compte que VLC pouvait servir à d’autres gens et pas seulement à notre petit réseau d’école. Deuxièmement, c’était le plus pratique pour trouver des contributeurs et faire évoluer le logiciel. Et puis surtout, parce qu’on aurait eu des problèmes si on avait commencé à faire de l’argent avec VLC !

Comment ça ? Par rapport à Centrale ?
Non, Centrale ça a été un faux problème. On avait peur de la clause qu’ils nous avaient fait signer lors de notre inscription à l’école, que beaucoup d’établissements font signer et qui stipule que tous les travaux des élèves pendant leur scolarité appartiennent à l’école, mais un juriste nous a expliqué qu’en fait c’était bidon.

Non, on a surtout eu très peur des brevets, notamment celui du mpeg2 qui est protégé par un consortium présent dans presque tous les pays du monde et qui reçoit des royalties à chaque vente d’un fichier mpeg2. Tant que VLC était libre de droits et gratuit, on n’avait pas trop de craintes à avoir, mais si on avait commencé à le commercialiser, on peut être sûr qu’on aurait eu des problèmes. Si mes souvenirs sont bons, on était obligés de verser 1$ par copie de logiciel à ce consortium pour être en règle avec eux.

C’est donc surtout cette mésaventure qui vous a fait abandonner l’idée d’une « start-up VLC »…
Personnellement, je ne l’ai jamais eue. Je suis un fervent défenseur du logiciel libre, mais oui ça a refroidi ceux qui s’imaginaient devenir millionnaires. On a réalisé qu’on ne serait jamais rentables. Surtout qu’on a rencontré d’autres déconvenues, notamment avec Dolby Digital qui nous a menacés à cause d’un décodeur qu’on avait eu l’excellente idée d’appeler du nom de leur marque, ce qui ne leur a pas vraiment plu…

Sans compter deux affaires qui ont fait beaucoup de bruit à l’époque, celle d’un logiciel qui permettait de « cracker » les DVD et qui avait failli faire condamner des centaines de personnes aux États-Unis, et celle d’un chercheur russe qui avait développé un logiciel pour faire tomber les protections des PDF afin de les décoder pour les malvoyants et qui avait été arrêté aux États-Unis. Bref, on se disait plus que jamais que la licence libre était une porte de sortie rêvée. Même si à une époque on a envisagé d’héberger VLC en Russie…

Une image que Dolby Digital n'a surement jamais vue...
Une image que Dolby Digital n’a surement jamais vue…

À la manière de The Pirate Bay qui a essayé de planquer ses serveurs bourrés de fichiers illégaux sur une plateforme pétrolière désaffectée ?
Exactement ! Mais bon, ça a été plus simple de faire signer au directeur de Centrale un papier nous permettant d’enregistrer VLC sous licence GNU-GPL. C’était la décision la plus sage et c’est ce qui a permis à VLC de devenir aussi populaire.

D’ailleurs, qu’est-ce qui a fait le succès de VLC quand il est sorti sur le marché à ton avis ?
Sans conteste la possibilité de lire un fichier vidéo pendant qu’il est en téléchargement. Ça nous a un peu surpris au début, mais c’est pour ça que VLC était recommandé sur les forums. Et puis surtout sa stabilité globale.

Tu penses que VLC a également profité de la médiocrité de Windows Media Player et de Quick Time ?
Absolument, on a d’ailleurs commencé à être très présents sur les Macintosh lors de la résurrection d’Apple et la sortie de Mac OS X. On était là dès le départ et ça nous a donné beaucoup de visibilité.

Laurent Aimar, qui a contribué au projet VLC à la même époque que toi, travaille maintenant chez Ateme, une entreprise cotée en bourse spécialisée dans la compression et le flux vidéo qui travaille avec France Télévisions, la RTBF, NBC… Avec tout le savoir-faire que tu as accumulé au sein de l’équipe VLC, tu aurais pu monter une boite dans le domaine de la vidéo, ça ne t’a jamais attiré ?
Non jamais, je ne suis absolument pas entrepreneur dans l’âme, je suis très content de bosser pour un patron et de développer des jeux vidéo. Mais certains membres de l’équipe ont monté leur start-up, comme les fondateurs d’Anevia par exemple (qui citent VLC en référence sur leur page « à propos », NDLR), et ça marche plutôt bien pour eux ! Par contre, je reconnais que j’ai autant appris au sein de l’équipe VLC que pendant toute ma formation.

Il y a une dernière question qu’il faut absolument que je te pose si je ne veux pas que l’on perde la moitié de nos abonnés : pourquoi le plot de chantier ?
(Rires) VLC a donc été développé pendant que nous étions étudiants à Centrale, et comme tous les étudiants, nous passions beaucoup de temps dans les bars. Un soir, en rentrant à la résidence avec trois autres développeurs, on a croisé un cône de chantier dans la rue, un de nous l’a pris et a commencé à faire n’importe quoi avec, à l’utiliser comme mégaphone pour réveiller d’autres étudiants et, petit à petit, c’est devenu notre symbole. On en a piqué d’autres au bord d’une route pour finir par avoir une vraie collection.

Lorsqu’il a fallu qu’on fasse les tests utilisateurs de la première version de VLC, j’avais mis des plots dans la fenêtre de message d’erreur pour montrer que c’était encore en chantier. Et un des retours utilisateurs, le plus détaillé de tous, s’était tellement appliqué à nous expliquer à quel moment il voyait des cônes de chantier que j’ai décidé d’en faire l’icône du logiciel dans la version d’après.

Des photos rares obtenues auprès de l'International Acrobatic Cone Federation (IACF). L'Acrobatic Cone est un sport reconnu mondialement qui a été créé par l'équipe VideoLan.
Des photos rares obtenues auprès de l’International Acrobatic Cone Federation (IACF). L’Acrobatic Cone est un sport reconnu mondialement qui a été créé par l’équipe VideoLan.

C’est donc toi, sur les 700 développeurs qui ont travaillé sur VLC, qui est l’origine du cône de chantier ?
J’ai fait la première icône ouais, mais aujourd’hui elle est faite par un vrai designer et c’est bien mieux ainsi !

Pour la symbolique aussi, ça signifie que VLC est un logiciel en perpétuelle évolution ?
(Rires) Oui, j’ai lu ça un jour sur le blog d’un designer célèbre qui décryptait les logos de marques et qui expliquait à quel point celui de VLC était fort. Ça m’a fait beaucoup rire quand on sait à quel point c’est un accident de parcours.

Eh bien voilà, on sait désormais que le plot de chantier de VLC résulte d’une beuverie d’étudiants, que tu connais les 10 premières minutes de GoldenEye par cœur… ainsi que Taxi en entier ! Merci beaucoup Samuel de nous avoir accordé cette interview !
Merci à vous, en espérant que vos lecteurs ne me jugeront pas uniquement là-dessus…

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2 commentaires

  1. Pingback: Revue du web : aux origines de VLC - Apple24 Boutique

  2. Emmanuel Charlet 3 années ago

    Excellent article, j’utilise VLC depuis des lustres et cela m’a fait plaisir de lire l’interview d’un des créateurs.
    D’ailleur c’est cet article qui m’a fait m’abonner au 8ème et puis aussi l’intro du rédac chef 😉

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