“La Grèce n’avait plus rien à m’offrir” : rencontre avec Ruby, jeune expatriée en Ecosse

(photo Thomas Halkin/8e étage)
(photo Thomas Halkin/8e étage)

Ruby n’est pas son vrai nom, juste un pseudonyme. Comme beaucoup de Grecs installés au Royaume-Uni, Alenior, 26 ans, a pris un nom d’emprunt. Plus court, plus facile à retenir. C’est aussi un moyen pour elle de repartir de zéro, de tourner une page de son histoire qui jusqu’à présent avait pour théâtre sa Grèce natale. Notre première rencontre dans un café du « old town » d’Édimbourg a lieu au crépuscule. La brune aux yeux foncés est en retard, comme bien souvent. Elle s’en excuse. Très vite, le café brûlant nous aide à oublier le froid glacial qui règne à l’extérieur. L’ambiance se fait cordiale et son regard rieur. La dureté du climat écossais ne lui fait plus peur, elle vit ici depuis quelques mois déjà. D’ailleurs, elle en a presque perdu son teint méditerranéen.

« Il n’y a pas d’avenir pour moi là-bas »

L’année dernière, Ruby a décidé de quitter la Grèce, surement pour de bon. « Il n’y a pas d’avenir pour moi là-bas », explique-t-elle. Avec un taux de chômage dépassant les 28 %, supérieur à celui de tous les autres pays de l’Union européenne, les perspectives d’avenir pour les jeunes diplômés sont plutôt ternes. Alors comme beaucoup, elle a fini par céder à l’appel de l’étranger. Les chiffres officiels sont éloquents. Selon le « World Council of Hellenes Abroad », près de trois millions de Grecs vivaient à l’extérieur des frontières du pays en 2013, certaines estimations non officielles parlent même de sept millions. Des chiffres édifiants quand on considère que la population totale du pays avoisine à peine les 12 millions de personnes.

C’est la voix empreinte de nostalgie que Ruby se remémore son départ. Elle a dû laisser derrière elle un pays qu’elle aime profondément, mais aussi ses proches, ses amis, et même son petit-ami de plusieurs années. Sa famille fait partie de la classe moyenne et comme pour beaucoup de Grecs, leur situation financière se fait de « plus en plus difficile ces dernières années ». Pourtant au contraire de leur fille, les parents de Ruby, eux, ne quitteront jamais la Grèce. C’est le pays où ils ont toujours vécu. Pour eux partir est inenvisageable.

(photo  Thomas Halkin/8e étage)
(photo Thomas Halkin/8e étage)

Comme beaucoup d’expats, Ruby s’est tournée vers les outils de communication sur internet pour garder contact avec ses proches. Elle parle plusieurs fois par semaine avec ses amis via Facebook, et appelle presque tous les jours ses parents et son copain sur Skype. Les retours en Grèce sont eux bien plus rares : « 10 jours pour Noël et deux semaines prévues en juin, pas plus ». En cause, les prix élevés des billets, mais aussi un emploi du temps bien chargé en tant qu’étudiante en Master.

En Grèce, Ruby a obtenu une double licence en Histoire et Archéologie. Pourtant, cela ne lui a offert que peu de débouchées. Ces dernières années, elle gagnait sa vie en donnant des cours de lettres et d’Histoire dans le privé, mais récemment les choses se sont corsées. « Ce genre de travail est très instable. Tu peux perdre ton emploi du jour au lendemain ». Alors, confrontée à un climat d’incertitude permanente au sein d’une profession qu’elle n’a « jamais réellement aimée », Ruby a décidé de tout plaquer fin 2012. Crise ou pas, elle a pris un nouveau départ pour se consacrer à un domaine qu’elle aime vraiment : l’histoire de l’art.

Partir apparait comme une évidence

Dans un premier temps, elle envisage de rester en Grèce. Pourtant, elle a réalisé très vite que si elle veut trouver un emploi dans un secteur où les places sont chères, il va lui falloir reprendre les études, « une étape obligée ». En effet, de nos jours, une simple licence ne vaut plus grand-chose et dans une Grèce au marché de l’emploi quasi sinistré, changer de voie est pour ainsi dire impossible. Le constat est amer. Dans les filières qui intéressent la jeune fille, les postes se font rares et sont souvent extrêmement précaires. Et cela vaut pour la sphère publique comme pour la sphère privée.

Entre campagnes de suppression de postes et mutations forcées, difficile pour la nouvelle génération de diplômés d’espérer trouver un emploi stable. À force de coupes budgétaires, près de 40 % des fonds alloués à la préservation d’un patrimoine pourtant unique au monde ont disparu depuis 2010. Au total, ce sont près de 200 000 postes de fonctionnaires qui ont été supprimés dans les milieux de la Culture et du Patrimoine au cours des quatre dernières années.

(photo  Thomas Halkin/8e étage)
(photo Thomas Halkin/8e étage)

« Mes parents m’ont soutenu, ils savaient que c’était mieux pour moi »

Alors, avec l’aval de sa famille, Ruby décide de tourner son regard vers l’Europe. L’Amérique du Nord, elle n’y pense même pas. « C’est bien trop cher, même avec une bourse d’études. » Très vite, son choix se porte sur le Royaume-Uni. « Une évidence » puisqu’à part l’anglais, elle ne parle couramment aucune autre langue européenne. À l’été 2013, elle est finalement acceptée à Édimbourg, en Écosse. « J’étais aux anges. Dans certains classements de l’époque, l’Université arrivait 12e mondiale. Je n’ai pas hésité une seule seconde ». Ces nouvelles perspectives d’avenir rendent la situation plus supportable pour elle, comme pour ses proches. « Mes parents m’ont soutenu, ils savaient que c’était mieux pour moi. Même si cela n’a pas été évident de voir partir leur fille unique ».

La Grande-Bretagne représente aujourd’hui une destination de choix pour les migrants européens. En cause, la langue anglaise que nombre d’entre eux ont apprise à l’école, mais aussi les facilités administratives mises en place pour les membres de l’UE. « J’ai de nombreux amis proches qui, comme moi, ont fait le choix de partir. Parmi mes dix amis d’enfance, cinq vivent maintenant à l’étranger, dont deux au Royaume-Uni. Certains ont même trouvé un emploi directement après le master ». En 2013, le nombre de migrants européens au Royaume-Uni a augmenté de 16 % avec près de 183 000 nouveaux arrivants, contre 158 000 l’année précédente. En tête, les diasporas polonaises, grecques, espagnoles et italiennes.

Pourtant, si jusqu’à la fin des années 2000 les politiques d’accueil participaient à rendre la destination attractive pour les migrants européens, ces dernières années le discours se fait de plus en plus dur. Les appels à limiter, voire inverser les flux de migrants se multiplient.

(photo  Thomas Halkin/8e étage)
(photo Thomas Halkin/8e étage)

Esprit de solidarité

Mais grâce à ce phénomène, ce sont plusieurs milliers de jeunes européens qui se côtoient chaque année en Écosse. « J’ai rencontré énormément de Grecs ici, et j’en vois certains régulièrement. L’esprit de solidarité est très fort, mais il faut toujours faire attention de ne pas tomber dans le piège de rester entre nous ». Au-delà des enjeux politiques et économiques, les grandes villes du pays se sont ainsi transformées en laboratoires à ciel ouvert de la mixité sociale et culturelle. Tout comme Ruby, nombreux sont les jeunes qui y développent un fort sentiment d’appartenance à la « communauté européenne ».

Pourtant, tout n’est pas rose entre la Grèce et l’Europe. Si Ruby avoue se sentir très européenne et entend tirer avantage de la position de son pays dans l’UE, elle considère que « les torts sont partagés pour ce qui est de la gestion de la crise ». Elle en veut surtout à la troïka qui a condamné l’économie de son pays. Son diplôme en poche, Ruby n’exclut pas de rester en Grande-Bretagne, ou bien de repartir vers d’autres horizons, « pourquoi pas un autre pays de l’Union… » Comme beaucoup, elle ira là où il y a aura du travail, même si cela veut dire loin de son pays natal. Une Grèce où elle ne se voit pas retourner, en tout cas pas dans un futur proche. « La Grèce n’a rien à m’offrir pour l’instant… » Mais sa fierté reprend vite le dessus : « Les gens de ma génération, ceux qui veulent vraiment trouver un travail, doivent être prêts à chercher dans toute l’Europe. Ce n’est pas une chance, juste une réalité. Nous devons en tirer avantage afin de retrouver notre dignité en tant que Grecs. »

Thomas Halkin & Benoît Jacquelin

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1 commentaires

  1. Nicolas 4 années ago

    Merci beaucoup pour ce témoignage,
    J’étais en Grèce il y a 1 mois, et c’est un sujet de discussion récurant, mais pas toujours facile à aborder.

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