Emmaüs : mine d’or des antiquaires

 Les professionnels de la brocante l’admettent à demi-mot : ils chinent dans les communautés fondées par l’Abbé Pierre et achètent aux pauvres pour revendre à plus riches.

« Il suffit d'avoir quelques connaissances sur l'art et son prix et il n'y a plus qu'à se baisser pour ramasser des trésors. » (Illustration : Jules Rigolle)
« Il suffit d’avoir quelques connaissances sur l’art et son prix et il n’y a plus qu’à se baisser pour ramasser des trésors. » (Illustration :  Jules Rigolle)

Livres, jouets, vêtements, meubles, bibelots et électroménager s’entassent dans les grands hangars, fruit de l’inlassable collecte des bénévoles et compagnons d’Emmaüs. Triés et remis en état, ils sont mis à disposition des «  plus démunis  » comme l’a souhaité l’Abbé Pierre dans son appel lancé sur les ondes de Radio-Luxembourg, il y a 60 ans.

Mais dans les allées où s’accumule ce bric-à-brac vendu à bas prix, les personnes aux revenus trop modestes ne sont pas les seules à chiner, à la recherche d’une lampe pas chère pour remplacer celle du salon ou d’une table d’occasion pour recevoir toute la famille à Noël. «  Il y a beaucoup de professionnels qui viennent faire leurs courses  », a remarqué Dominique*, bénévole chez Emmaüs depuis un an. Et par professionnels, il entend antiquaires et brocanteurs. «  Ils font leur tour, repèrent un objet qui a de la valeur, profitent des prix très abordables et n’hésitent pas à le revendre bien plus cher à leurs clients.  »

« Je connais des confrères qui le font »

Interrogés sur l’origine de leur marchandise, les principaux intéressés sont peu bavards  : «  C’est ma cuisine personnelle, je préfère garder ça pour moi  », lâche un antiquaire toulousain, méfiant comme un promeneur refusant de révéler l’emplacement de son coin à champignon. Les plus loquaces évoquent quant à eux les successions et les ventes aux enchères.

Et Emmaüs  ? «  Je n’y vais jamais mais je connais beaucoup de confrères qui le font et s’approvisionnent là-bas régulièrement  », répondent-ils en choeur. «  Ce n’est pas un mauvais filon, estime Christophe Leschevin, antiquaire à Lille, mais il ne faut pas, comme moi, avoir peur de faire la queue.  » «  La vente n’a lieu qu’une fois par semaine alors c’est un peu la guerre  », reprend Jules Bossert, à Besançon, laissant flotter une image digne d’un premier jour de soldes dans les grands magasins. Tous ont une bonne raison de ne pas mettre les pieds dans ces hangars, surmontés de cette citation signée l’Abbé Pierre  : “Servir premier le plus souffrant, servir avant soit qui est moins heureux que soi”.

Avec un peu de patience, les langues se délient  : «  J’y vais très rarement, quand je manque de marchandise  », avance à demi-mot une brocanteuse nord-iséroise. Installé à quelques kilomètres de Nantes, un antiquaire qui a tenu à rester anonyme, met les pieds dans le plat  : «  Emmaüs  ? Une mine d’or  ! Il suffit d’avoir quelques connaissances sur l’art et son prix et il n’y a plus qu’à se baisser pour ramasser des trésors.  » Dans le métier depuis plusieurs dizaines d’années, il admet se rendre à la communauté la plus proche de façon régulière, pour «  voir les nouveautés et dénicher de belles trouvailles  ».

« Ils négocient les prix »

Chez Emmaüs, la pratique est connue. On l’évoque avec un haussement d’épaules. Plus que compréhensifs et conscients de l’intérêt porté à ce qu’ils collectent, les compagnons auraient même parfois des accords avec les brocanteurs  : «  À force, on finit par les connaître et il arrive qu’on leur mette de côté certaines pièces dont on sait par avance qu’ils voudront  », témoigne l’un d’entre eux. Aucun problème à première vue. «  À part peut-être quand ils négocient les prix alors qu’on sait qu’ils revendent leurs achats plus chers après  », observe Hervé*, lui aussi bénévole. «  Je suis commerçant, il faut bien que je gagne ma vie  », rétorque l’antiquaire nantais.

«  Ça n’a rien de nouveau  », tranche Emmaüs France. L’association ne trouve d’ailleurs aucune bonne raison d’intervenir. «  Nous ne sommes pas là pour dire qui a le droit ou pas d’acheter les objets que nous mettons en vente. Depuis la création, nécessiteux, particuliers aisés à la recherche de bonnes affaires et professionnels ont toujours cohabité.  » Emmaüs précise au contraire qu’il n’est dans l’intérêt de personne de se priver d’une partie de la clientèle puisque les communautés ne touchent pas de subventions et vivent exclusivement de la revente des marchandises collectées et remises en état. L’association insiste  : «  Les plus démunis sont à la recherche d’objets de la vie courante et à l’inverse les brocanteurs professionnels se tournent vers des pièces dont les premiers n’ont pas besoin  ». Chacun semble donc y trouver son compte.

« Les particuliers qui pensent posséder un objet de valeur se rendent aujourd’hui sur Internet et se renseignent sur son prix »

Sauf que le bon filon est en train de s’épuiser. Ces dernières années, les dons ont considérablement diminué, réduisant d’autant la quantité de marchandise proposée à la vente chez Emmaüs. «  Et ce qui est donné, ajoute l’association, tient désormais plus de l’occasion, de la seconde-main, que du véritable trésor qui pourrait intéresser un antiquaire.  »

Mais où sont passés les objets autrefois légués gracieusement  ? À en croire les premiers impactés, les particuliers qui pensent posséder un objet de valeur se rendent aujourd’hui sur Internet et se renseignent sur son prix. «  Si ce qu’ils ont entre les mains est précieux, ils vont chercher à le vendre plutôt qu’à le donner, fait remarquer Julien Chamoux, brocanteur à Angoulême. Tout le monde a besoin d’argent et le moindre euro supplémentaire dans le budget est le bienvenu.  »

L’association fondée par l’Abbé Pierre, elle-même, tente de ne plus se faire avoir en vendant à prix dérisoires les pièces de valeur  : «  Certaines communautés font appel à des experts lorsqu’elles collectent ce qu’elles croient être des objets recherchés pour connaître leurs valeurs et ne plus afficher à 10 euros un meuble, un livre ou une statuette estimée, par les spécialistes, à 100 ou 1000 euros plus cher  », conclut l’association.

Entre les greniers déjà vidés par la multiplication des brocantes dominicales, la part de plus en plus importante d’Internet dans la vie quotidienne et la crise qui a frappé de plein fouet les Français au porte-monnaie, acheter aux pauvres pour revendre à plus riches qu’eux devient une activité de moins en moins rentable. Antiquaires et brocanteurs vont être contraints de partir en quête d’une nouvelle aubaine.

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des bénévoles

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9 commentaires

  1. Bambou 5 années ago

    Emmaüs se plaint de ne pas avoir assez de dons ???? Punaise, j’ai proposé à cette association tout un tas d’objets et meubles divers de qualité, et bien ça ne les intéresse pas parce qu’il faut faire 20 km pour venir les récupérer. Faudrait presque les payer pour qu’ils prennent ce qu’on leur laisse. Malheureusement, il n’y a pas que cette association qui fonctionne de cette façon, donc terminé les associations humanitaires.
    Des personnes arrivent avec des meubles chez Emmaüs et ont leur dit qu’il peuvent remballer leur marchandise car pas assez bien.
    A présent, je préfère encore tout apporter à la déchèterie sans regrets plutôt que de donner aux associations qui à priori ne manquent de rien, mais qui se plaignent tout le temps pourtant. Cherchez l’erreur !!

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  2. Selin 8 années ago

    C’est drôle, des friperies font la même chose et revendent des vêtements dans des états médiocres au prix fort. J’ai entendu un gérant parlant de “commander pour réapprovisionner [son] stock” chez Emmaüs, sans même daigner choisir lui-même les vêtements.

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    1. Alexandre Bassette 8 années ago

      Emmaüs semble vraiment être le bon filon de tout le monde ! Merci Selin pour ce témoignage !

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  3. Marie Demeulenaere 8 années ago

    Très bon article Alex,
    Bravo pour le recueil d’informations. Je n’ai pas non plus encore eu l’occasion de vous souhaiter bonne chance pour votre site !

    À bientôt,

    Marie (Demeu)

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    1. La Rédaction 8 années ago

      Merci Marie, en espérant te voir ici très souvent !

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  4. Christian REDON 8 années ago

    J’ai… (presque!) vérifié votre info Alexandre !
    Ayant un certain nombre de meubles et objets venant de mes parents dont je souhaitais me séparer, j’ai demandé il y a quinze jours à un antiquaire local de passer à la maison. Levant les bras au ciel, il m’a expliqué : “Il y a deux ou trois ans, ça ce serait bien vendu mais aujourd’hui les gens n’ont pas les moyens d’acheter et ils me resteront sur les bras ” (que, dans l’intervalle, il avait baissés). Il a alors ajouté : ” Seul Emmaüs pourrait le prendre. Et encore !”.
    J’ai fait venir un autre antiquaire…
    Ce dernier, très honnêtement, m’a dit qu’il n’avait pas la clientèle voulue. Néanmoins, il connaissait un collègue ayant de l’entregent qui “pouvait avoir des débouchés possibles”.
    Je me demande si le premier ne va pas, prochainement, aller “faire un tour” chez les Compagnons d’Emmaüs… Procès d’intention (à peine) gratuit ;-))
    Le troisième antiquaire passera prochainement…

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    1. Alexandre Bassette 8 années ago

      Bonsoir Christian,
      Votre commentaire donne un nouvel éclairage à l’article tout en montrant qu’il est inutile de généraliser, grâce aux différents exemples que vous apportez. Merci de nous lire et de nous faire partager ces expériences !

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  5. Leo 8 années ago

    Super article. Simplement, pour donner un peu plus de crédit aux antiquaires, il faut reconnaître qu’ils passent parfois par une étape de remise en état des objets.

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    1. Alexandre Bassette 8 années ago

      Bonjour Léo,

      Merci pour votre commentaire ainsi que pour cette précision qui alimentera surement la réflexion des futurs lecteurs. Il est vrai que certains antiquaires remettent en état les objets, tout comme les compagnons d’Emmaüs le font lorsqu’ils les collectent. Reste à savoir lequel est le plus qualifié…

      Au plaisir de vous revoir sur 8e étage,

      Alexandre

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