Les Sheroes, nouveau visage des Indiennes victimes de l’acide

À Agra, à quelques dizaines de minutes à pied du Taj Mahal, se trouve un café un peu particulier. Sa façade multicolore détonne dans le paysage morne de la ville et son histoire interpelle encore plus. Les cinq femmes qui le gèrent étaient des victimes, aujourd’hui ce sont des survivantes. Les Sheroes.

L'extérieur du Sheroes Café, à Agra, en Inde. (photo Agathe Rigo/8e étage)
 L’extérieur du Sheroes Café, à Agra, en Inde. (photo Agathe Rigo/8e étage)

C’est le sourire aux lèvres que Geeta nous accueille au Sheroes Café. Son infirmité d’un œil et son incompréhension de l’anglais n’enlèvent rien à sa joie de voir de nouveaux arrivants. À 44 ans, c’est une nouvelle vie qui commence pour celle qui évitait, il y a encore peu de temps, de sortir de sa maison.

Il y a 22 ans, alors qu’elle dort sur la terrasse de chez elle en compagnie de ses deux filles, Geeta se retrouve arrosée d’acide par son mari. La plus jeune succombe à ses blessures quinze jours plus tard. Elle n’a qu’un an et demi. La seconde, Neetu, alors âgée de trois ans, perd la vue. « Ma belle-famille voulait que mon mari épouse une autre femme afin d’avoir un fils. C’est pour cette raison qu’il a voulu me tuer », explique Geeta avec l’aide de Megha, membre de la campagne « stop acid attack », qui traduit son histoire.

Mais Geeta survit et son mari écope de trois mois de prison. À sa sortie, il s’excuse et promet d’arranger les choses. Mais pour Geeta et sa fille, les décennies qui s’ensuivent se résument à vivre cachées, dans la honte des cicatrices qui marquent désormais à jamais leur visage. Geeta n’ose pas se tourner vers le gouvernement pour demander de l’aide, « la procédure est longue, et coûteuse… Et réclame beaucoup de courage que Geeta ne parvenait pas à avoir à ce moment-là », explique Megha.

Il y a environ un an, une amie de Geeta lui a parlé de la campagne « stop acid attack » pour laquelle elle-même était bénévole, et a tenté de la convaincre de la rejoindre. Il lui faudra trois mois pour y parvenir. Un nouveau chapitre s’ouvre alors pour Geeta et sa fille. Elle qui, avant l’attaque, cuisinait des pâtisseries pour les vendre, reprend goût à sa passion. Elle se consacre au Sheroes Café tout en suivant une formation de cuisinière. Neetu, elle, aimerait devenir chanteuse. Dans le café, on peut s’acheter de beaux vêtements, confectionnés par une des « survivantes ». La dernière d’entre elles souhaiterait devenir peintre.

De gauche à droite, Ritu, Neetu, et sa mère Geeta. (photo Stop Acid Attacks)
De gauche à droite, Ritu, Neetu, et sa mère Geeta. (photo Stop Acid Attacks)

RECONSTRUIRE SA VIE GRÂCE AU CAFÉ

Au Sheroes café, la carte est dénuée de tarif. L’addition est à la bonne grâce du client. « L’argent aide à financer les opérations de celles qui en auraient besoin ou les formations », explique Megha. Grâce à la campagne, Geeta s’est ainsi fait opérer de l’œil. Sa fille également, c’est d’ailleurs pour cela que Geeta se trouve seule derrière le comptoir de l’établissement aujourd’hui. Neetu est encore en convalescence. Toujours peu encline à contacter le gouvernement, Geeta s’en est remise à Amok Dixit, le fondateur de « stop acid attacks ». C’est lui, avec l’aide de deux autres cofondateurs, qui a inventé le concept du Sheroes. Pour le moment, elles sont quatre survivantes à tenir l’établissement. Elles seront sûrement bientôt cinq, rejointes par Chanchal, 19 ans, défigurée pour avoir refusé une demande en mariage. « Chanchal vient d’être opérée, ça lui prendra un mois ou deux avant de récupérer. Mais après sa convalescence, elle devrait nous rejoindre », affirme Megha.

« Être ici me rend plus confiante. En deux mois et demi, j’ai rencontré plein de monde. J’aide à faire prendre conscience aux gens et ça me rend heureuse », confie Geeta. Sous la lumière profuse du café, ses cicatrices se voient à peine, seul son sourire étincelle. Le visage marqué, mais encore jeune, la mère de famille semble sereine. « Chaque fille victime devrait nous rejoindre pour qu’on puisse l’aider à avoir une vie la plus normale possible, ajoute-t-elle, ainsi le Sheroes pourrait ouvrir des branches dans d’autres villes ».

L'intérieur du Sheroes Café. (photo Agathe Rigo/8e étage)
L’intérieur du Sheroes Café. (photo Agathe Rigo/8e étage)

Pour Geeta, ces filles se cachent encore par manque de confiance en elles. On compte près de 3 000 victimes d’attaques à l’acide dans le pays, pour environ 400 survivantes. En Inde, acheter de l’acide est d’une simplicité affligeante. Là réside tout le problème. « La Cour suprême a récemment déclaré que la vente d’acide avait été interdite… Mais on ne voit pas vraiment de changement », confie Megha. Geeta, quant à elle, estime que c’est auprès des entreprises qu’il faut se tourner : « il faudrait que la société qui produit l’acide utilisé lors d’une attaque soit punie dans les mois qui suivent ».

UNE VILLE, UN SYMBOLE

L’ouverture du premier café de ce genre à Agra n’a rien d’anodin. Outre le fait que Geeta et Neetu en sont originaires, un autre élément a été pris en compte : la présence du Taj Mahal. « La plupart de ces attaques sont dues à un amour non réciproque. Être à côté du Taj Mahal, symbole de l’amour, nous permet de dire qu’aimer, ce n’est pas cette violence. L’amour est inconditionnel », déclare Megha.

Les Sheroes. (photo stop acid attacks)
Les Sheroes. (photo stop acid attacks)

Geeta est malgré tout restée avec son mari. Difficile de s’en séparer dans une société où l’homme est dominant. Mais pas impossible. Geeta compte bien le quitter un jour, lorsqu’elle trouvera en elle la force nécessaire. D’ici là, il la laisse vivre sa vie au Sheroes Café. « Il est venu, une fois. Amok lui a offert le déjeuner et ils ont discuté. Il se fiche du café, mais il ne m’empêche pas de venir… Il a trop peur qu’Amok le renvoie en prison », glisse Geeta, dans un sourire discret.

Nous vous conseillons le visionnage de ce reportage sous-titré en anglais sur les Sheroes, réalisé par Al Jazeera.

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8 commentaires

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  3. c.i.a. 4 années ago

    Tous ses pays primitifs, me dégoûtes lorsque l’ horreur est institutionnel, ( comme dans les pays musulmans ),cela en dit sur leur ” humanité ”, cette tradition, ce ” loisir ” de martyrisers à l’ acide des femmes, cette haine vicèrale de la femme, témoignent de la lâcheté de ces monstres!, c’est dans le livre ” Terre de Femmes, 1979 ”, que j’ ai eu connaissance, pour la première foie de cette tradition , c’est ordures primitifs n’ évoluent en riens, toujours stopers au 10 ème siècles !!, PATHÉTIQUE!

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    1. rougemadras 4 années ago

      Merci pour ces pays “primitifs”! Ras le bol de ces commentaires imbéciles et méprisants (haineux?…) sur les pays qui n’ont pas le bonheur de faire partie de la communauté de pensée occidentale civilisée. Car bien sûr en Occident, les femmes n’y ont pas la malchance d’y connaître la violence et la haine… Aujourd’hui on ne parle plus de l’Inde que lorsqu’il s’agit de violences faites aux femmes. Or la situation est loin d’être aussi noire pour celui qui se donne la peine (et il n’y a pas besoin de chercher longtemps) de se renseigner un peu plus. Mais bon, on est content d’être au chaud dans son petit nid franchouillard où tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… Et garde à celui qui penserait différemment!

      http://www.20minutes.fr/monde/897115-20120313-defiguree-attaque-acide-patricia-lefranc-regardera-agresseur-droit-yeux
      http://www.lejournalinternational.fr/Mariage-sexe-et-amour-en-Inde-Bhavani-nous-dit-tout_a575.html

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      1. Terpsichora 4 années ago

        Merci Rougemadras, tu m’ôtes les mots de la bouche. Cependant il y a un point avec lequel je ne suis pas d’accord avec toi et c’est quand tu dis “pensée occidentale civilisée”. En disant cela, tu sous-entends que l’Inde et les autres pays “primitifs” (selon c.i.a) ne seraient pas civilisés et pas à la hauteur de notre société occidentale, ce qui, si j’ai bien compris, va à l’encontre de ta pensée.

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    2. Mery 4 années ago

      C.i.a., les gens comme toi sont complices de ceux qui infligent ces maltraitances : tu ostracises des peuples entiers (dont les victimes), ce faisant tu offres les meilleures conditions pour que ces crimes se perpétuent.
      Homo sapiens comme le reste d’entre nous, tu n’as fait que bénéficier d’une situation favorable en France, à laquelle tu n’es pour rien.

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  4. Pqjvld 4 années ago

    Elles ne sont pas victimes de l’acide, mais de la misogynie.

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  5. Noelle Navarro 4 années ago

    Les comportements de certaines hommes en Inde sont stupéfiants de cruauté quand cela concerne les femmes (et les enfants, puisque la petite de un an et demie n’y a pas survécu) Dommage que je ne savais pas l’existence de ce café de femmes courageuses lorsque je suis allée à Agra, je les aurais volontiers embrassées. Si vous voulez compléter vos connaissances sur les femmes et leur condition en Inde :http://www.ressourcesmentales.com/Sexualites-Humaines-n24 , l’article intitulé : “Femmes au pays de la non violence”

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